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L'archipel des laminaires (Bréhat et Batz)

 

sinago_webAttendez, mes frères de la côte, du moins de cette côte-là, qui respire plus fort qu'une autre, qui halète, secouée de spasmes pendulaires, attendez avant d'élire une destination simple, balisée comme une station du métropolitain. Je descends à Bréhat la dorée. Mais non. Cela ne fonctionne pas ainsi, là-bas. L'île n'est pas un fragment de terre séparé du « continent » par un bras de mer. L'île est une constellation. L'île est une montagne, une protestation du rocher contre les milliards de tonnes liquides qui la poncent et la retaillent. Un soubresaut provisoire du fond de la mer, qui défie pour peu de temps cette dernière, qui sera bientôt sable, et qui nous trouble dans sa fragilité cabocharde. Il faut la deviner.

Bréhat la dorée, ce n'est pas une île mais deux, liées par un pont étroit et court. Et encore, je ne parle que des géantes, trois kilomètres et demi, pensez donc. L'île sud, l'île des « Parisiens », propriété de Famille avec majuscule, plantée de maisons vastes encombrées de tourelles, d'annexes, histoire de montrer qu'on a de la branche et que, trois générations plus tard, la tribu peut encore s'assembler sous l'ardoise. L'île nord, plus crue, plus rase, plus venteuse et plus vraie, qui s'en va vers le phare du Paon où le courant blanchit, même en mortes eaux, sur le plateau des Échaudés.

Bréhat, ce ne sont pas deux îles mais cent. Béniguet, Lavrec, Mogodec. Et puis tous les « cailloux », ceux qu'on voit et ceux qu'on entrevoit selon l'état du flot ou du jusant, ceux qui mordent, dès mi-marée, dans le chenal du Kerpont, ceux qui dessinent les mouillages intimes, le fond de la Corderie, la Chambre, et le trou de la Souris où ne se glissent que les experts. Si vous montez à la chapelle Saint-Michel, blanche au toit rouge, l'archipel d'archipels étourdit et tournoie. Avec un peu de chance, il ne fera pas « beau », l'horizon se partagera entre le bronze et le blême, l'eau sera verte, et un soleil invraisemblable, morcelé, frappera le rose du granit et le bleu de l'agapanthe.

C'est probablement la plus belle, Bréhat. Celle qui n'en finit pas de replier et de déplier ses rives. kerpont_webCelle dont on n'a jamais fait le tour. La plus agaçante, aussi, avec ses vedettes aux airs de bateaux-mouches, avec ses touristes moutonniers que les « indigènes » (je veux dire les vrais envahisseurs, qui se jugent désormais en pays conquis, je ne parle pas des rejetons de corsaires) regardent comme on regarde passer les masses du balcon, avec ses habitués au look paimpolais-germanopratin. Allez la voir en octobre, en février, à la saison des volets clos, elle vous sera douce et ouverte.

Mais si vous êtes pressé, si vous partez en vacances la semaine prochaine, filez au bout du bout, en pays léonard, la « terre des prêtres », tourmentée, dont les cieux sont les plus vastes. Ne vous laissez pas intimider par la rudesse apparente. Le gris a l'éclair et le grain de la soie. Traversant Roscoff, où naquit une thalassothérapie roborative, embarquez-vous pour Batz, l'île de la confidence. Le chenal est d'une complexité labyrinthique, entre perches et tourelles, dans une mer hachée par vent contre courant. Vous vous attendez à trouver les Féroé, et vous découvrez le refuge le plus tendre.

Une vraie terre. Une île de paysans qui vous rappellent combien l'île n'est pas un navire à l'ancre mais le comble de la terre, qui vous rappellent la rage des hommes d'occuper le monde et de s'accrocher à ses pics. Batz vous dit tout cela, sur son champ de laminaires, mais vous le dit avec aménité, sans emphase aucune. Tout d'abord, sous l'abri de Porz Kernork, vous vous demandez pourquoi c'est beau. Murets parfaitement assemblés, maisons granitiques et mesurées, lanterne du phare dépassant des arbres battus. Puis vous comprenez. Cette beauté-là n'est ni modeste ni pathétique : elle est d'harmonie et d'obstination. L'horloge de l'église se moque de l'heure d'été. Les aires boulistiques jouxtent les bistrots où l'on parle longuement. Vous ne dérangez personne et personne ne vous perçoit comme un voleur, il n'y a rien à voler. Les marins-terriens ont ramené de leurs voyages les plantes les plus inattendues (un « jardin colonial » en réunit, à l'est, les plus rares). C'est un joli spectacle et un joli symbole. Ici, toutes les racines sont bienvenues, on y a suffisamment le sentiment de soi.

Batz la méconnue enseigne mieux qu'une autre l'ambivalence îlienne, l'infinie distinction dont cet espace est investi. A l'ouest, sur la côte au vent, du côté du Trou du serpent, la mer cogne, la houle d'Iroise déboule, s'étrangle, avec des accents de gorge, des éructations. A l'est, sous le vent, les criques sont blanches et sereines, le sable est celui des lagons, l'eau verte n'est pas moins transparente que celle des Marquises, et l'on aperçoit, là-dessous, d'autres jardins, ceux du fond, ceux dont les grands coefficients, trois ou quatre fois l'an, dévoilent toute l'intimité. Des chevaux de trait puissants, des chevaux au cul gracieux longent patiemment les grèves. Comme toutes les îles, celle-ci est double, mais avec une grâce spéciale. Elle se laisse inventer par le visiteur.

Surtout, restez dormir dans l'île. Laissez partir le dernier bateau. Cherchez la demeure aux volets bleus qui vous offrira une chambre. L'île, c'est la connivence. Il faut voir le jour s'y coucher et s'y lever. Alors seulement, on se fait un peu îlien, on vérifie que toutes les îles sont grandes.


Pour Le Nouvel Observateur, juin 1997.
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