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Qu'est-ce qu'elle a ma ville? (Sur Brest...)

 

Ici, au moins, ce ne sont pas les touristes qui dérangent. A part les manchots d'Océanopolis, applaudissant le public sur un échantillon de vraie banquise, rien n'attire, à vue de guide, les cars moutonniers. Des gens passent par Brest, et même en nombre, si je me fie à la multiplicité des Airbus desservant l'aéroport de Guipavas (équipé « tous temps », ça vaut mieux). Mais c'est pour le boulot. Et puis, est-ce qu'on « passe » à Brest ? Est-ce qu'on traverse un lieu qui, de toute manière, est un bout du bout - pas un cul-de-sac : une pointe, nuance, une porte sur le large avec en prime, ouvrant cette porte, une mer intérieure toute suave, prélude à l'autre, toute furieuse.

mairie_brestCe qui est bien, à Brest, c'est que tu es débarrassé du joli, du charmant bibelot dans la vitrine. Pas de cathédrale aux flèches ajourées. Pas de vieilles demeures à colombages. Pas un mètre carré de « centre ville historique » deux ou trois étoiles. A ce rayon-là, voyez Quimper, ils ont tout ce qu'il faut en magasin, et du haut de gamme, pur granit, Saint Machin polychrome inclus. A Brest, où l'on ne passe, décidément, que de passage, tu déambules entre des môles de béton, la mairie a des airs d'ambassade de Pologne avant la chute du Mur, la moindre façade 1930 paraît une folie rescapée, et l'unique héritage d'avant la guerre - celle de sept ans, bien sûr, où triompha l'Anglais - est « le château » squatté, jusque sous terre, par la Préfecture maritime qui veille sur le Rail d'Ouessant, la Chaussée de Sein, et autres fabriques de naufrages.

Le piège, c'est la nostalgie. Mac Orlan, le bon air de naguère, le pittoresque, les Marsouins en goguette, Barbara, la « Médina », la cité brassée sur laquelle ceux de « Brest même », lesruines_spectaculaires convenables, jetaient un œil dédaigneux. Oublie ça, m'ont dit mes voisins, notre ville n'est pas reconstruite, elle est construite, elle est en construction, elle est neuve, et alors ?

Alors, chassé le poncif, Brest a une autre gueule. Le palais des courants d'air se transforme en capitale du vent prodigieux. Au terme des avenues grises, tu t'aperçois que la mer est omniprésente, annoncée par les grues géantes, les « girafes », bleu et jaune contre le ciel de bronze. Tu es au pays des nuages - la gare elle-même se trouve haut perchée, dominant les cargos et les bateaux gris de la Royale, et quand tu débarques du TGV le plus lent de France, tu te figure_proueretrouves en plein ciel. Et puis, miracle, le port de commerce est visible, quoique consigné derrière des grilles, comme sur la Joliette ou à Cherbourg. Libre à toi d'observer navires et marins, de te planter à l'aplomb des formes de radoub où les plus grands méthaniers du monde, le bulbe dénudé, se refont une jeunesse. Et encore d'arroser ça au Tangage, au Santa Cruz, au Tara, aux Quatre Vents, au Crabe Marteau, aux Embruns, aux Mouettes, et j'en passe et j'en passe car il est long, le quai de la douane et ceux qui s'ensuivent.

Il faut se méfier, à Brest. Des nuits, surtout. Ça commence dans l'aimable, le convivial sans tralala. Et bientôt la chaleur te gagne. Sais-tu qu'ici, les meilleurs bluesmen du monde ont coutume de s'arrêter depuis que des matelots nègres, après 1918, ont détourné vers le swing les sonneurs de kevrenn ? Sais-tu que dans la campagne tout juste attenante, presque incognito, le meilleur du reggae est disponible bien que Télérama et Les Inrockuptibles réunis ne soient pas au courant, ce qui n'étonnera pas grand monde ? Sais-tu qu'une librairie sans égale, prodigue, démocrate et louissavante, réchauffe la rue de Siam ? Sais-tu que chaque année, une foire aux croûtes, en marge des pontifes pontifiants, mélange plasticiens amateurs et professionnels non loin du Café de la plage ainsi baptisé parce qu'on n'est pas à Montmartre et que la première plage est proche, au moins dix kilomètres ? Sais-tu même qu'audit Café de la plage, on réveillonne parfois la nuit de la Saint Roger, veille de la Saint Sylvestre, histoire de varier pour varier ? Oublie, à Brest, la pesante celtitude des imbéciles heureux qui sont nés quelque part, et contente-toi d'en savourer le timbre chaud, le persiflage résolu, l'impertinence délirante, l'anarcho-syndicalisme rémanent.

Il reste fort peu de cités où le mot « peuple » ait encore un sens. Marseille en est (salut à Jean-Claude Izzo et à ses marins perdus). Et Brest en est aussi, elle qui s'est bâtie par l'État et contre l'État, sans bourgeoisie locale, sans demeures haussmanniennes, entre amiraux et arsenal. Il n'est pas vaillant, l'arsenal, il est sous perfusion coûteuse et les emplois qui se créent - car le solde est positif - naissent hors de ses murs. N'empêche, ce qui subsiste dans les mots n'est pas seulement folklore : le second degré, ici, commence très tôt, et l'autodérision précède la dérision.

cuillandreAu bar, devant un verre de pif, demande à un Brestois de critiquer Brest (tu le tutoieras, naturellement, sous peine d'insulte, et il agira de même, comme je m'y emploie dans ces lignes). Ce n'est pas un réquisitoire qu'il dressera, c'est une oraison funèbre, la hargne et la rigolade en plus. Retourne-lui alors tout ce qu'il vient d'émettre. Il t'écoutera suffoqué et te questionnera en grinçant : « Qu'est-ce qu'elle a, ma ville ? » A ce stade, communiant dans la mauvaise foi souveraine, tu te sentiras chez toi.


Pour Libération, août 2004.