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Douce banquise

 

hundeslaedeDu Grand-Nord, je n'avais pas d'image franchement appétissante. Des silhouettes engoncées torturées par des vents hurlants, blotties au ras du sol, des Inuits d'Alaska déculturés ou clochardisés, des navires broyés. Enfant, cela me semblait, moi qui viens d'un pays où le mimosa côtoie l'ajonc et où les gelées ne sont jamais très blanches, un territoire impossible, une aire de jeu effrayante pour des aventuriers qui se disputaient le pôle. Adulte, ou supposé tel, je ne puis dissimuler une certaine répugnance devant l'exaltation de l'« extrême », exaltation que je juge ambiguë, peu respectueuse des coutumes et des hommes, gâchée de pittoresque et de narcissisme - rappellerai-je qu'Ushuaia, l'agglomération la plus méridionale du globe, était un bagne féroce avant d'être utilisée comme figure de rêve et label cosmétique? J'aime l'aventure, mais pas en boîte ni en trompe-l'oeil.

Spontanément, je suis plutôt attiré par un Nord tempéré, rustique et venteux - Aran, Shetland, Feroe, fjords norvégiens profonds et accores. C'est la glace qui me refroidit, mirifique, assurément, mais aussi faucheuse de vie, porteuse de trépas entre deux eaux jusqu'au 42e parallèle où croisait, innocemment, le Titanic en pleins flonflons du bal. Je comprends que John Ross, l'an 1818, ait fait demi-tour quand il a entrevu la ligne bleutée de falaises inconnues, et manqué ce matin-là, par prudence ou par crainte, le détroit de Lancaster dont il cherchait l'ouverture, au nord-ouest de la mer de Baffin. Dans l'imaginaire (ou le souvenir) des miens, gens de Ploubazlanec dont le cimetière comporte un « mur des disparus », l'inscription valant tombeau, l'iceberg n'est pas une cathédrale féerique mais l'éperon du malheur.

Et puis je me suis décidé. Renseignements pris, pour affronter « l'extrême », rien ne vaut le cuir de caribou, denrée introuvable, fût-ce au Vieux Campeur (la visite de cet établissement, à elle seule, représente une part du voyage). Tant pis. Je me suis décidé à gagner le Groenland, un printemps commençant, alors que la banquise était encore tenace. Pire : j'ai choisi pour destination, au milieu de la côte ouest, fort au-dessus du cercle polaire arctique, la baie de Disko, la plus grande fabrique d'icebergs de notre hémisphère, où le Sermeq Kujatdleq, le glacier des glaciers, nourri de l'inlandsis - le désert intérieur du Groenland coiffé depuis plus de 200 000 ans par sa calotte d'eau douce -, produit quotidiennement 22 millions de tonnes et « vêle » (c'est le mot des savants) les plus résistants vaisseaux fantômes de l'Atlantique. Une petite ville, m'avait-on dit, côtoie le mastodonte. Une petite ville de 4000 habitants et 6000 chiens, accessible, à cette saison, en traîneau (mais l'expédition dure des semaines), ou par les airs, un robuste Dash 7 réussissant à se faufiler jusque là. Elle s'appelle Ilulissat (ce qui signifie « icebergs » en langue inuit), et c'est le pays natal de Knud Rasmussen, chanteur d'opéra, médecin, écrivain, explorateur, ethnologue, mort par empoisonnement, en 1933, lors d'un banquet où il avait abusé du kiviaq (le plat est à base de mergules, sortes de pingouins, mis à macérer, avec plumes et viscères, durant plusieurs mois, dans une peau de phoque).

Vêtu de fourrure prétendument « polaire », chaussé de Gore-tex, je n'ai pas poussé le sérieux ushuaiesque au point d'acquérir le kit de détresse, aimablement baptisé « Anna », estampillé par le gouvernement autonome du Groenland (rattaché au Danemark) : fusées, balise gonflable en aluminium, fanion, miroir, et autres ustensiles comparables à ceux que la loi française m'ordonne judicieusement de posséder à mon bord. J'avais, néanmoins, de quoi protéger mes fragiles oreilles, abriter mes yeux, réchauffer mon nez, isoler mes doigts. Je me rappelais la bise féroce qui traversait tout, lors de randonnées à ski de fond, loin des traces, au-delà de 3500 mètres. J'étais prêt à souffrir.

Ce fut le plus suave des voyages. Plus affable qu'un verre de vin frais entre les tours de San Giminiano. Plus harmonieux qu'un saké nouveau parmi les daims en liberté du grand parc de Nara. Plus onctueux qu'une gorgée de Loupiac dans un jardin bordelais au milieu des roses trémières. Plus apaisant que le nectar de mangue après les épices, chez Karl Marx, à Londres, dont le logis s'est mué en restaurant indien. Plus odorant qu'un doigt de whiskey face au mouillage de Kinsale, l'hiver, où l'aménité irlandaise est à son comble. Plus délectable que le thé vert, servi de très haut dans un godet minuscule, sous une tente de l'Atlas.

Aussi goûteux que l'ormeau - à ce stade, je me tais.

Un voyage dont la première étape est Copenhague ne peut être que serein : élégance tranquille, un rien austère, abondance des libraires et des livres, courtoisie de la rue, jovialité du port. Ensuite, le temps de survoler l'inlandsis, de changer à Kangerlussuaq (base aérienne, au sud-ouest du Groenland, qui sert de plaque tournante pour les vols intérieurs), et de se retrouver, unique étranger, à bord du petit quadrimoteur, c'est un spectacle rigoureux, blanc sur blanc, la neige infinie le disputant aux nuages. Comme toujours en avion, cela va trop vite. La tête encore habitée des manèges anciens de Tivoli, vous voici sur le court tarmac de votre destination dont vous ne distinguez rien, hormis quelques attelages de chiens, dans le lointain, et les deux ou trois véhicules tout terrain qui desservent la ville par la route, la seule, longue de 5 ou 6 kilomètres, croisant un enterrement, un cortège d'anoraks matelassés en marche vers le cimetière gelé où une pelleteuse a cassé la glace.

J'ai logé, ce soir-là, dans une maison noire, tout au bout de la ville, une maison de bois peint groenland_jakobsaven(chacun, ai-je appris, détermine à sa guise la couleur de son gîte, du rouge sang au mauve bonbon, au fuchsia, au bleu ciel, au jaune paille), une maison chaude couverte de papier goudronné, montée sur de courts pilotis afin que le dégel n'emporte point les fondations. Il n'y a pas de clé, ce n'est pas nécessaire, m'a dit en anglais l'homme qui m'accompagnait. J'ai posé mon sac sur le plancher de la chambre qui m'était dévolue. Je suis resté seul, dans un silence complet - j'ai deviné, à ce moment, la différence entre le silence, le silence ordinaire, l'absence de paroles, de bruit dominant, et ce que les cisterciens cloîtrés nomment le « grand » silence, celui qu'on entend, qu'on observe. Il a été rompu, ce grand silence, par un son de glissade brutale, de bois choqué. Je me suis penché à la fenêtre, un vaste rectangle aveuglant, et j'ai aperçu un homme vêtu de bleu, chaussé de bottes, qui sautait de bosse en bosse, tantôt assis jambes pendantes, en travers, sur son traîneau, tantôt courant devant cinq chiens blonds attelés au poitrail, puis retrouvant la position assise avec une agilité de cascadeur. La fenêtre donnait au sud-ouest, sur la baie. Je suis tombé en arrêt, et ne me suis pas relevé depuis.

Au fond, les icebergs. Le premier, arrondi, poli, luisant, était un ilulissat, l'enfant chéri du lieu, aimable. Le second, cyclopéen, crevassé, aigu, haché de pics, formant une chaîne à lui seul, une montagne de montagnes, capable de se fragmenter avec des craquements terribles, d'éclater comme une bombe, capable de se retourner, en tout ou en partie, provoquant un raz de marée imprévisible, lançant au ciel des éclats d'azur, était un maniitsoq, un « raboteux ». Et les troisièmes, blottis en troupeau, presque anodins sous la démesure de leur voisin, étaient des nilat, des vestiges de géant - ceux-là, pas si anodins qu'ils paraissaient, deviendraient des growlers en langage maritime et chercheraient, quasiment invisibles, le flanc de quelque nef.

Un peu plus près, des chalutiers. De bons et braves chalutiers rondouillards, parés pour la pêche à la crevette, la manne groenlandaise, des chalutiers semblables à ceux de Loguivy ou d'Audierne, n'était une protection métallique clouée sur leur coque. N'était, aussi, leur mode d'amarrage. Ils n'étaient pas ancrés, non. Ils étaient attachés à un pieu fiché dans la glace, fiché dans la mer, une mer solide qui les emmurait. J'ouvrais les yeux comme un gosse au matin de Noël. Cette étendue de neige, juste sous la maison, ce grand champ bosselé qui s'en allait jusqu'aux icebergs, c'était donc la mer. Je le savais, je l'avais lu mille fois, je l'avais vu en photographie, au cinéma. Mais pour de vrai, je n'arrivais pas à le croire, j'y parvenais d'autant moins que cela s'offrait à mes yeux. J'ai regardé plus attentivement, j'ai sorti les jumelles dont je ne me sépare guère en voyage. Il y avait des silhouettes auprès des bateaux, d'autres qui montaient à bord et paraissaient affairées. Il y avait des hommes qui rejoignaient leur navire à pied, sans annexe, sans godiller. Et ces traîneaux, là-bas, tellement lestés que leurs propriétaires couraient à côté des chiens, qu'était-ce donc? Dans mes jumelles, petit à petit, j'ai discerné le chargement : des poissons, de gros poissons assez plats, raidis de froid. Ces hommes étaient des pêcheurs, et ils s'en allaient, d'un pas allègre, faire leur métier, et ils s'en revenaient en marchant, sur la mer.

Cela m'a pris d'un coup. Je voulais vérifier le phénomène, je voulais fouler la mer aux pieds. Le prodige dépassait les prodiges dont j'avais été précédemment témoin (ainsi le souvenir précis de la première fois où j'ai percé, en avion, la couche des nuages et constaté qu'il existe, par-dessus la pluie, une mer ensoleillée, avec des reflets roses). Un souvenir m'a envahi, d'enfance très lointaine : l'image de Tintin, dans On a marché sur la lune (je connaissais chaque vignette d'Hergé, plan par plan), descendant l'échelle de la fusée, et s'apprêtant à violer le sol lunaire. Ce qui m'attirait, là, était de cet ordre, de l'ordre de l'absolue transgression. Marcher sur la mer, ça ne se fait pas, ça ne se fait pas chez moi - où, pourtant, on connaît un peu plus la mer qu'ailleurs -, ça fait partie des choses impensables. On a tout vu, chez moi, des lames de fond, des trombes, des noyés qui remontent au bout d'une éternité. Mais la mer en dur, ça n'est pas permis.

Oui, je voulais sortir et tâter ce mirage. L'ennui, c'étaient les chiens. J'en comptais bien une trentaine autour de la maison, groupés par sept ou huit, attachés, certes, mais à de longues chaînes. Ils se vautraient sur la glace ; on les sentait toutefois en éveil, l'oeil et le nez séduits par les poissons séchés que leur maître avait disposés sur des claies de bois, hors de portée, mais tout près. Assez près pour qu'ils ne cessent de flairer leur récompense. Dans un enclos grillagé, sous les claies, de tout jeunes chiots étaient isolés des adultes, sans doute pour leur protection. Une chienne avait réussi à se dégager et tournait autour de ses petits, vigilante. Ils avaient l'air tranquille, ces chiens, comme les ânes qui patientent dans les montagnes grecques, travaillent dur, reçoivent la pitance et le bâton, et n'en pensent pas moins. Mais les connaisseurs m'avaient averti qu'il était imprudent de les fixer dans les yeux, et, plus encore, de tendre la main, amorçant une caresse étrangère à leur pratique. J'avais assez bourlingué pour savoir que l'ennemi du voyageur n'est pas le fermier mais son chien. En la circonstance, j'étais cerné.

Je suis sorti, quand même, et me suis installé, sans bravoure excessive, sur la terrasse en planches qui jouxtait la maison. Les chiens m'ont regardé avec un mélange parfait d'attention et de mépris. Je n'ai plus bougé. Le froid n'était pas si vif, huit ou dix degrés au-dessous de zéro, guère moins. L'air avait une saveur neuve, un assemblage inédit de flocon et de sel, le vent mordillait mes paupières sans altérer la transparence du soir - j'étais incapable d'évaluer les distances, d'estimer la hauteur des icebergs, j'étais, à cet égard, comme en mer où rien n'est plus trompeur. Le soleil descendait, sans doute, mais imperceptiblement ; il s'attardait si longuement sur l'horizon que la couleur de la banquise était plus éloquente pour annoncer la nuit, pas avant 23 heures. Le blanc cru avait viré au bleu ténu, parsemé de plages d'or sur le versant éclairé des icebergs. Puis le bleu s'est accentué, l'ombre s'est étendue, et je me suis aperçu que cette mer était parcourue de chemins dessinés par les traîneaux.

C'en était trop. Je connaissais les routes des vents, les trajectoires impalpables et régulières dont les grands marins, au fil de leurs expéditions, affinaient la maîtrise. Mais des chemins de mer...

Les traîneaux se rapprochaient, signe que la courte nuit était pour bientôt. J'ai joué l'indifférence, et les chiens m'ont rendu la pareille. La neige, sous le froid du crépuscule, se parait d'une couche luisante et redoutable. J'ai glissé, plus que je n'ai marché, sur une cinquantaine de mètres. Tout était uni mais j'ai su, au bas de la pente, à l'endroit où les traverses avaient laissé leur entaille, que je commençais à marcher sur la mer. J'avançais, pataud, soucieux de me déporter quand surgiraient les attelages déployés en éventail. J'étais gauche, ébloui, intimidé. Je doutais de mes sens, Descartes au petit pied, comme la première fois où j'ai distingué, enfant, la chaîne d'une montagne - en l'occurrence, les Pyrénées. Je crois avoir saisi, à cet instant, ce qu'ont dû éprouver les Lorrains ou les Bourguigons ignorants du rivage qui débarquaient, en Bretagne, pour la première fois de leur vie et de leur lignée, et qui se plantaient, effarés, devant un paysage mystérieux. J'étais semblable à eux, je retournais à la case départ, j'avais tout à apprendre.

Nuance. J'imagine que les « étrangers », au spectacle de « ma » côte, étaient traversés de crainte - roulement des vagues, violence du fucus et de l'infini. Moi, j'étais en paix. La progression des traîneaux s'accomplissait en silence, la tombée de la nuit diffusait une lumière oblique dont la source n'était plus discernable. Je n'ignorais pas que les icebergs, présentement figés par la mer solide, fileraient vers le large, sitôt les eaux libres, à la vitesse horaire moyenne d'un bon demi-noeud, monteraient vers Thulé puis basculeraient plein sud, entraînés par le courant du Labrador, en direction des Grands-Bancs de Terre-Neuve. Je n'ignorais pas qu'il s'agissait de tueurs superbes. Mais, pour l'instant, jusqu'au duel de l'eau douce et de l'eau salée, ils contribuaient à l'harmonie générale. Ce n'était pas le coup de poing, c'était le pied-de-nez de la beauté : « l'extrême » me submergeait de tendresse muette.


groenland

Malgré la lueur tardive, malgré les mille chiens qui, à toute heure, tendaient le cou vers le ciel et poussaient ensemble, sans raison apparente, leur clameur de loup, j'ai dormi tranquille dans la maison noire. Au matin, j'ai cherché un truchement - mon lexique avait beau préciser que « J'ai besoin de me laver les mains » s'énonce Errorusuppunga, la cause n'était pas entendue. C'était facile d'y remédier. J'ai rencontré un Italien, originaire de Carrare, qui vivait au Groenland depuis vingt-cinq ans. Il était alors chanteur de charme et se déplaçait d'hôtel en hôtel, au gré des contrats. Le hasard l'a conduit à Copenhague. Et un rebond du hasard l'a entraîné vers Ilulissat où s'inaugurait le Faucon blanc, un hôtel de vingt chambres. Il a séduit la plus belle femme que le monde inuit ait engendrée, il l'a épousée, il est devenu mangeur de phoque, groenlandais de coeur. C'était un homme drôle, inquiet, généreux, efficace.

Ma première demande l'a étonné. Je souhaitais partir à la pêche, marcher sur la mer, entre les icebergs. Cela aussi, c'était facile. Rendez-vous me fut donné près de l'église (ou plutôt du temple luthérien dont le pasteur était une femme). En attendant mon Mentor, je suis entré. Des colonnes blanches, des bancs bleutés : une paroissienne m'expliqua que ces couleurs évoquaient la glace et la mer. Ressortant, je me suis trouvé nez à nez avec un homme trapu et souriant qui m'a fait signe de le suivre et qui s'amusait manifestement d'emmener un Français au travail. Nous avons marché quelque temps. Je ne me rappelle plus en quelle langue nous communiquions, ce n'était ni de l'anglais, ni de l'inuit, ni du danois, mais nous communiquions - j'ai vérifié rapidement que les Eskimos (le terme, paraît-il, est suspect, mais les divers interlocuteurs que le voyage m'a procurés s'y déclaraient indifférents) aimaient rire et se montraient curieux de l'étranger. Le ciel annonçait la neige, un voile gris l'envahissait, et la température, en dépit d'un petit vent âpre, atteignait moins 5 : il fait chaud, grognait mon compagnon, s'épongeant le front, c'est moins 10 le régime idéal. Il était pourvu d'une bouteille thermos, plus destinée à vaincre la déshydratation que le froid, et nous avons partagé un gobelet de thé sur le lieu de la pêche.

Nous étions en pleine mer, entourés de cimes d'eau douce. Un trou carré était creusé dans la glace. Le matériel était simple : deux supports en bois, plantés dans la banquise, un cylindre à manivelle, et le tooq, long bâton ferré du bout, l'instrument universel. J'ai commencé à remonter la ligne, moulinant des deux bras. Et j'ai mieux compris la singularité du site. 10 mètres, 20 mètres, 30 mètres, et pas un hameçon. C'est à 120 mètres que descendait l'appareil, tendu par une plaque de tôle qu'entraînait le courant froid circulant sous les icebergs (la part émergée de ces derniers n'en constitue que le cinquième), un courant délicieux au goût des poissons, riche en plancton nutritif. Je ne prétendrai pas avoir autant sué que mon acolyte, mais je n'en voyais pas la fin. Aux deux tiers du gouffre, les bêtes ont surgi, une douzaine de flétans et quatre morues - une prise moyenne, semblait-il.

C'était un monde rond. Le flétan, un animal charnu aux yeux asymétriques, servait à la fois d'aliment et de carburant, nourrissant les hommes, nourrissant les chiens qui transportaient les hommes et les flétans (la distribution de poisson aux chiens était un cérémonial savant, induisant une hiérarchie, des primes, des sanctions). C'était un monde cohérent, mais non point fermé : l'usine de crevettes était florissante, les jeunes, après le collège local, s'en allaient étudier au lycée de Nuuk, la capitale, éventuellement à l'université de Copenhague. C'était un monde frugal et plutôt prospère, fort d'une culture, dont les membres, pour beaucoup d'entre eux, avaient pris la peine de regarder ailleurs avant de s'en retourner au pied des icebergs, avaient choisi d'être là.

Le jour s'acheva sur un dîner de gala où je fus dispensé de flétan (dont j'aime la saveur bien que mes hôtes le considèrent comme, chez moi, le maquereau) mais non d'un ragoût de phoque ilulissat-town2-480puissant et laxatif, et surtout d'une friandise : des cubes de graisse de baleine, à demi-crus, juste tiédis dans l'eau, striés de veinules et fondants comme une bouchée d'huile. Le lendemain matin, le soleil et le vent étaient fringants, le ciel d'un bleu intégral, je partis à traîneau pour Oqaatsut (« Cormorans » en groenlandais), un village de pêcheurs, distant d'une dizaine de kilomètres, accessible par la banquise et par des lacs gelés.

Le traîneau, ici, restait « maritime ». Faussement rudimentaire, il était le fruit d'une longue expérience, analogue à celle qui détermine l'allure d'une coque ou la coupe d'une voile. Pas un clou : des cordelettes nouées assez serré pour que l'ensemble soit costaud, et assez lâche pour qu'il demeure souple et absorbe les inégalités du sol. J'étais installé comme un pacha sur ma peau de caribou, cramponné aux traverses. Oono, le meneur de chiens, était un navigateur au long cours, artisan d'expéditions grandioses, féru et passionné de culture inuit (il en avait parcouru tout le territoire, depuis l'Alaska jusqu'au nord de Thulé, accompagnant des scientifiques, des cinéastes, et même Jean Malaurie qui lui laissait le souvenir d'un joyeux compère et d'un séducteur foudroyant). Il guidait ses chiens d'un mot susurré entre les dents, n'employant guère le fouet. Il était, je pense, aussi heureux que moi, heureux de filer sur la mer entre les icebergs bleutés.

Vers 11 heures, nous nous sommes arrêtés tout près de l'un d'entre eux. Oono a sorti un minuscule réchaud à kerdane, une popote. Il a détaché, avec son couteau, quelques fragments de glace pluri-millénaire. Et nous avons bu le thé, assis côte à côte sur le traîneau, entourés par les chiens étendus voluptueusement contre la neige. Oono était hostile à l'extension de l'aéroport, à la perspective d'un tourisme moutonnier inadéquat au pays. Il se félicitait que l'usage du motoneige (un engin fou qui vous propulse à 150 km/heure sur la glace, et qui m'a tassé pour quelques semaines la colonne vertébrale) fût prochainement réglementé puis interdit dans ces zones septentrionales, où il perturbe l'odorat des bêtes. Son propos n'était pas conservateur, moins encore réactionnaire : la supériorité du chien, sous pareilles latitudes, est un fait. « Le scooter, a-t-il ajouté, ça n'est bon que pour le fun... »

Oqaatsut ne comportait que cinq ou six maisons, et une chapelle. On ne savait pas où finissait la terre, où commençait la mer.

- Ne te fie pas à la simplicité de ces bicoques, a dit mon compagnon. Les gens d'ici vivent très convenablement, vendent le poisson qu'ils ne consomment pas. L'été, la crevette donne. Ça n'a l'air de rien, mais c'est un endroit vivant. Toi qui aimes les coins tranquilles, tu devrais y revenir l'été. Il n'y a pas un touriste.

Personne à l'horizon. Nous avons grignoté notre repas en silence, veillant à ne pas rester immobiles trop longtemps. Oono partageait mon goût des « finistères ».

Je sais bien que le voyageur s'enthousiame vite, paralysé qu'il est par la nouveauté de ce qu'il découvre. Je sais bien qu'on boit à Ilulissat comme on boit à Paimpol, et que la nuit polaire est longue malgré les aurores boréales. Mais je n'« enjolive » pas, non, je suis fort en-deçà de la joliesse entrevue. Encore n'ai-je pas connu les fêtes de la débâcle. Quand je suis reparti vers la France, le bateau en route pour Ilulissat, le premier depuis l'embâcle, en novembre, n'était plus qu'à une cinquantaine de milles, et luttait contre le pack. On l'attendait, en ville. Les rayons du KONI, le magasin d'État où tous se fournissaient en denrées importées, devenaient maigrichons. L'arrivée du cargo est jour de liesse. Voici des fruits, du lait. Voici la mer libre. Et les icebergs en mouvement. On sonne les cloches, on chante, les enfants sont plus indisciplinés que d'habitude, ce qui n'est pas peu dire, le diesel des chalutiers gronde. Et le soleil s'installe pour ne plus se coucher.

La veille de mon départ, je suis monté, avec l'épouse d'un pêcheur, jusqu'à la colline de Hom Bakke, d'où l'on aperçoit le glacier dans ses oeuvres, tirant la langue à la mer. C'est sur cette colline que, le 13 janvier de chaque année, peu avant midi, les habitants s'assemblent et attendent le retour du soleil comme ils attendent, au printemps, le premier bateau. Le soleil est plus ponctuel : il émerge à l'heure dite. C'était un jour d'argent, de demi-brume, de gris dégradés. Parvenu au sommet, j'ai été intrigué par des monceaux de pierres qu'on devinait sous la neige. C'étaient des tombes, vieilles de 3000 ans, restes d'un époque où l'idée d'enterrer les morts était inconcevable. On les recouvrait de pierres afin de les protéger des bêtes, et leurs os restaient visibles, parmi les vivants. D'ailleurs, ils étaient toujours là.

La jeune femme qui m'escortait m'a rapporté que certain été, un touriste, un Français, fut assez grossier pour écarter les cailloux et s'emparer d'un crâne en guise de souvenir.

- Je ne crois pas aux trolls ni aux esprits, me dit-elle. Mais je te jure qu'on l'a trouvé sur le chemin, allongé raide, avec la trace d'un coup au milieu du front. La pierre qui l'avait frappé et le crâne du mort avaient disparu. Lui ne se souvenait de rien.

Je ne crois pas non plus aux trolls et aux esprits (mais je crois aux frondes habiles). Je crois que les os des morts qui veillent devant la mer polymorphe ont, sur cette terre blanche, droit à la paix, une paix qu'ils partagent avec leurs visiteurs. Une paix « extrême ».

Extrait de Besoin de mer  (Editions du Seuil), 1997.