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Carlos et son bateau

Ça serait tentant d'y aller à coups de trémolos, de peindre l'homme et la machine, indissociables, chevauchant l'écume comme le cavalier et sa monture dévorent la poussière. De prêter un cœur d'acier à cet homme d'iode. Et de dessiner, en surimpression, le visage du capitaine sur le pavillon d'honneur.

Eh bien non, contresens, cliché, pathos et tout le tintouin. Je sais bien que, plus qu'un autre objet, un bateau est un objet d'amour. Que nos voisins britanniques, en plein débat linguistique et grammatical, ne parviennent pas à retirer aux navires leur genre féminin - ce qu'on peut vraiment appeler, outre-Manche, une exception culturelle. Je sais tout cela, et je sais que, si j'ose écrire, cela coule de plume. Mais justement, pour comprendre la relation entre Carlos, alias Charles Claden, et le bateau qu'il commande, il est prudent de balayer les idées reçues et d'affiner un brin la carte du tendre.

En cinq années de fréquentation assidue, dont plusieurs mois de navigation commune, je ne l'aiabeille_3_jpeg jamais entendu, Carlos, parler de « son » bateau. Le possessif lui répugne. L'Abeille, à ses yeux, est la propriété d'une compagnie, l'instrument d'un affréteur, la maison d'un nombre donné de locataires, le meilleur moyen d'arrêter un pétrolier « en botte ». Point à la ligne : l'Abeille n'est pas « son » bateau. Il ne s'en dit ni ne s'en juge le détenteur, que ce soit au propre ou au figuré. Quand il embarque, il prend la clé, quand il débarque, il restitue la clé. Et voilà.

Je gage même que, lorsque les politiques auront rendu leurs arbitrages - s'ils consentent à les rendre un jour - et mis en chantier les nouvelles unités qui sont indispensables à la sécurité de nos côtes, Carlos changera de bord d'un pas plutôt léger, dégagé, heureux qu'entre la Marine et l'Équipement une ligne de crédit ait été tracée et que les officiels parisiens ne se limitent pas à penser au remorquage le jour où un tanker se casse en deux. Pour le reste, il n'est pas mécontent de posséder une belle maquette de l'Abeille, il accroche à ses murs les photographies que les artistes spécialisés lui offrent fréquemment. Mais, tant qu'il séjourne à terre, je doute fort qu'une frustration charnelle le prive de sa coque bien-aimée.

A la passerelle, la nuit (c'est la nuit qu'on parle, quand le vent nous chasse du Stiff et nous oblige à capeyer dans le Fromveur entre Kéréon et la Jument, ou bien au retour d'une escorte, sur deux moteurs pour reposer la bête), les sujets de conversation ne manquent guère. S'agissant des techniques de remorquage, c'est une bible ambulante, Carlos, il est capable d'entrer dans les détails avec une minutie bénédictine, et de recourir, pour se faire comprendre du profane, à des carlos-2005-04-08merveilles de pédagogie. Et il ne boudera donc jamais une question un peu affûtée. Reste qu'après mille mots sur le remorquage, vous aurez plus de peine à lui en tirer quarante sur le remorqueur. Une fois, une nuit justement, je me rappelle une confidence qui venait de loin : « Tu vois, m'a-t-il dit, j'ai fini par trouver un bateau qui me donne autant de plaisir et me pose autant de problèmes qu'un voilier... »

Souvenirs du Bel Espoir, qu'il a naguère commandé avec toutes sortes d'équipages et de passagers, souvenirs d'un tour de France à la voile brillamment remporté, souvenirs de monocoque géant, celui d'Alain Colas. A l'époque, déjà, ce n'était pas la machine qui le mobilisait tout entier, ce n'était pas même la traversée ou la performance, mais l'imprévu, la manœuvre, le geste qui n'est pas écrit, qui n'est jamais égal à lui-même et qui est pourtant le fruit de l'habitude et de la discipline. Hugo : la mer est une école de rigueur et de liberté. Celle-là, Carlos la sort à tout bout de champ, à tous les publics. Et c'est vrai que le père Hugo prouve, en la circonstance, qu'il peut quelquefois faire court. Au bout de l'entraînement, de l'expérience, de la modestie qui sont propres au marin, il y a l'improvisation, le flair, l'intuition, le compromis astucieux, la réaction immédiate mais fruit d'un bon paquet d'années. Ce qui l'excite, Carlos, plus que la ligne de son Abeille, c'est la prise de décision, c'est l'étendue des possibles qu'ouvre ce bateau-là, capable de pivoter sur lui-même, de tracter 550 000 tonnes, et de naviguer raisonnablement lorsque, pour les autres, c'est devenu déraisonnable.

Bien sûr que c'est un beau canot. Une silhouette en forme de fable. Rien de plus arrogant que le château. Là-haut, à quatorze mètres de hauteur, suspendu, tellement entouré de vitres que l'horizon s'offre tout entier, et si éloigné des quatre moteurs que plus tien ne vibre, que la nacelle etrave_abeillesouveraine engendre son propre chant, là-haut vous êtes un seigneur (rudement brouetté, toutefois). Et en bas, sur le pont, là où s'établisent remorque et pantoires, vous n'êtes plus qu'à cent cinquante centimètres de l'ennemi, l'ennemi intime, la vague, la déferlante qui cache une déferlante qui cache une déferlante et ainsi de suite. Si vous vous prenez pour Dieu, sur un remorqueur d'assistance, descendez sur le pont et l'humaine condition vous giclera dans la gueule sans aucun préavis. Nul bateau ne monte si haut et ne descend si bas.

Dans le temps, le contraste est aussi violent que dans l'espace. Vivre sur l'Abeille, c'est accepter la routine, c'est même lui trouver toutes les vertus. Un art de l'attente, de la lenteur, un pot au noir institutionnel. A quai, la simulation est parfaite, les quarts se succèdent comme au milieu de l'Atlantique. Pont, machine, passerelle, chacun son tour, top chrono. Chaque matin, à 8 heures, le commandant monte, que la passerelle donne sur l'enclos des Phares et balises ou sur la chaussée de Sein. Ce n'est pas pareil mais on fait comme si. Et malheur à celui que cette inertie rituelle étoufferait - celui-là gagnerait à changer de spécialité.

Mais quand ça décolle, ça décolle sec. L'adrénaline gicle si fort que la coutume, la règle implicite est de ne pas le trahir. Au contraire. Dès que ça se gâte, dès que le coup paraît tordu, une espèce de décontraction est de mise. Pas un poil de nonchalance, mais une distance, une retenue : on ne sait jamais quels superlatifs la furie des vents et des hommes nous prépare ; mieux vaut, ces superlatifs, les garder en réserve. Je n'ai jamais vu Charles Claden plus « léger » qu'à ce moment-là. Par « léger », je n'entends pas indifférent mais l'inverse : détaché de tout ce qui n'est pas la manœuvre, le danger à évaluer, la technique à mobiliser, la tactique à inventer, détaché de tout le bric-à-brac de petits soucis incroyablement teigneux qui polluent ordinairement notre existence. Sans doute aime-t-il le bateau, Carlos, mais je le soupçonne de l'aimer parce qu'il lui offre le privilège de vivre ces moments-là où le temps devient compact, absolument homogène, consacré à une chose et une seule - sept années de psychanalyse vous accordent-elles la cohérence, l'épaisseur de pareils instants ?

Les marins dansent à leur insu. Au large, dans le gros mauvais temps, le seul acte de marcher jusqu'à un but éminemment prosaïque, la machine à laver ou le réfrigérateur, devient une danse inconsciente. L'esprit n'agit pas autrement. Il se fait, à la fois, souple et concentré, disponible et parfaitement investi de l'objectif principal. Pendant le remorquage de l'Erika, Carlos avait coupé toutes les communications qui n'étaient pas techniquement indispensables. Il dansait, en équilibre, autour de ses commandes de puissance, et quelqu'un qui ne l'aurait pas fréquenté jusqu'alors, qui n'aurait pas pris la mesure de la rumination qui l'habitait, aurait été étonné de le trouver si calme - en apparence et par méthode.

Reste l'essentiel. Si vous voulez savoir ce qu'il en pense, de son sacré remorqueur, Charles Claden, oubliez l'engin, les lignes d'arbre, les hélices à pas variable, la « redondance » omniprésente, oubliez tout cela qui n'est pas rien et parlez-lui des hommes qui sont beaucoup plus. « J'ai plus d'amour pour l'équipage que pour le bateau » m'a-t-il dit crûment. Il ne s'agissait pas d'une de ces proclamations charitables dont les bons pères émaillent leurs homélies. Même s'il a le cœur chaud, Carlos parle ici d'évidence. « Un remorqueur, dit-il encore, c'est un cercle d'hommes et le bateau au milieu.  Le bateau est englobé dans l'équipage. »

C'est d'abord une affaire de danger. Lors de toute manœuvre, lors d'un remorquage, on peut perdre un homme. Un câble qui cède, une lame plus haute, un abordage, une simple glissade. Pas moyen de se harnacher, sur le pont - le filin de sécurité, en se raidissant, casserait la colonne vertébrale du marin emporté. Le facteur de survie numéro un est le regard de l'autre et l'absolue coordination des gestes, comme dans une bonne équipe de rugby. L'œil du commandant vers le pont. L'œil du lieutenant sur le bosco. L'œil du bosco sur chacun de ses voltigeurs. L'équipage, sur un tel navire, n'est pas une liste de noms mais la respiration même du bâtiment. Comme tout groupe humain, il connaît ses rivalités personnelles, ses clivages corporatifs. Il n'empêche : en manœuvre, la solidarité n'est pas un plus, une cerise sur le gâteau, mais la manœuvre même.

Ensuite, c'est une affaire de compétence. Les hommes de la machine rappellent souvent qu'une navire sans propulsion n'est qu'un bout de ferraille qui flotte - quand il ne s'agit pas uniquement de se déplacer soi-même, mais de déplacer cent fois son poids, le propos devient plus aigu. De krokus_010.sizedmême, le plus inspiré des commandants sera fort démuni si les matelots ne sont pas agiles - tourner une amarre, cela s'apprend vite, établir une remorque en quelques minutes, cela s'apprend en quelques années. L'interdépendance, sur ce type de navire, est extrême, la faute ne pardonne pas, chacun est important, quelle que soit sa place dans la hiérarchie, quel que soit le chemin du savoir qu'il s'est approprié. Question de confiance. « Qu'on ait bien joué ou qu'on ait moins bien joué, on a joué la même partie » tranche Carlos. Et, assurément, il aime ça. La passerelle n'est pas un parlement, mais à l'heure des grands choix, à l'heure des volontaires pour un hélitreuillage acrobatique, tout le monde est là et tout le monde a son mot à dire. Même si le « tonton », in fine, porte le chapeau comme il se doit.

Car le privilège de ce métier dur, enfin, est la dose de liberté qu'il induit. Dans les occasions suprêmes, chaque homme du bord est libre d'accepter ou non un risque qui n'est inscrit dans aucun contrat. Les deux hommes qui ont accepté d'aller sur la poupe de l'Erika, et dont la décision a diminué de moitié la pollution subie par le rivage, n'étaient contraints par aucun commandant, armateur, affréteur, PdG ou autre d'accomplir cette mission. S'ils l'avaient jugée impossible, Carlos n'aurait certes pas aboyé un ordre. C'est ce qu'il aime le plus, me semble-t-il, non pas dans ce bateau mais sur ce bateau.

Et il assortit ce constat d'un autre, qui a pour lui valeur de pierre angulaire : le meilleur équipage n'est pas une dream team dont on achète, un à un, les éléments parfaits, ni un commando de bravaches prêts à se jeter dans le vide ; le meilleur équipage, c'est un groupe de professionnels réunis par le hasard et la nécessité, et capables de compenser mutuellement leurs inévitables faiblesses. De même, le meilleur commandant, selon Carlos, est celui qui facilite cette compensation, sans déguiser qu'elle lui est aussi nécessaire, sans cacher que ses propres faiblesses ne sont pas plus inévitables que celles d'autrui.

Il aime l'Abeille, mais il aime surtout la saga de l'Abeille. Le tissu d'histoires, de récits, de souvenirs, de blagues, d'aventures, de courages et de peurs dont l'Abeille, au carré, a façonné la chaîne et la trame. S'il verse une larme quand il rendra définitivement la clé de ce bateau-là, c'est avec lui, avec ce tissu précieux dont seuls les initiés possèdent le fil, qu'il l'essuiera vraiment.

Pour Le Chasse Marée, mai 2002