logo-herve-hamon

En hiver à l'île de Sein

Pardon pour tant d'irrévérence. Mais si vous mettez le cap sur Sein au creux de la saison des tempêtes, quand ils ne sont plus que 160, les îliens, vraiment entre eux, je me permettrai un conseil : oubliez Queffélec (Henri), auteur du Recteur de l'île de Sein, roman culte dont Pierre Fresnay, à l'écran, incarna le héros. Non qu'elle ne soit authentique, son histoire de prêtre poulet_au_chocolatimprovisé, de veuves éternelles et toutes-puissantes, d'épaves et d'ouragans. Aussi juste que son récit de la construction du phare d'Ar Men, ultime sentinelle de l'Atlantique, entre 1867 et 1881, au rythme des grandes marées basses, épopée balisant l'assassine chaussée d'écueils que les Sénans baptisèrent Ar Vered Ne, le nouveau cimetière.

Tout cela est bel et bien exact. Pourtant j'y insiste : partant à Sein, oubliez provisoirement Queffélec et n'oubliez pas vos lunettes de soleil. Délaissez un instant le pathos dont vous êtes fatalement encombré, sitôt posé le pied sur l'Enez Sun, le robuste traversier qui dessert l'île au départ d'Audierne, et songez que vous êtes en route - passablement houleuse, la route, surtout auprès de la Vieille, la tourelle carrée qui jouxte la pointe du Raz - vers un royaume de lumière. Elle est si basse, l'île, si confondue avec la vague, que les nuages et les pluies ne s'y accrochent guère, qu'ils défilent à tout vent comme s'emballe, dans le Raz, le courant fou capable d'atteindre 8 à 10 nœuds, record mondial ou peu s'en faut.

Elle est si basse, l'île, 150 centimètres en moyenne, 6 mètres en son point culminant, le tumulus du Nifran, derrière l'église, qu'on y arrive par surprise après une heure de voyage. Aucune falaise ne l'annonce, aucun promontoire, comme à Belle-Île ou à Ouessant. Le bateau laisse sur tribord la roche de Nerroth, et on y est. Voici la lanterne verte de Men Brial, l'abri du canot de sauvetage, les maisons étroites et accolées, et le débarcadère, tantôt à la « gare maritime », sous le petit phare, tantôt à la cale neuve, côté sud, suivant la marée (vous apprendrez bientôt qu'à Sein, 2 kilomètres de long, 30 à 800 mètres de large, 56 hectares grand maximum, les « nordistes » et les « sudistes » s'opposent allègrement, tant il est vrai que les îles sont toujours grandes, même la plus petite).

Ouvrez attentivement les yeux, quand vous quittez le navire. Car cette heure-ci est la plus instructive. Celle du grand rassemblement. L'arrivée de l'Enez Sun est l'événement quotidien, le moment où bouge tout ce qui est susceptible de bouger, où sort tout ce qui est susceptible de sortir. Ce n'est pas seulement un bateau, l'Enez. C'est le cordon nourricier, le supermarché flottant, la « continuité territoriale » à l'œuvre. On en extrait des fûts de bière et des ardoises, du pain et des journaux, des surgelés et du papier toilette, des panneaux de contreplaqué, des cordages, des médicaments, des rideaux de douche, des plants de patates. Et le courrier, bien sûr. Autrefois, on désignait le bateau en l'appelant « la poste », et c'est ainsi que les premiers Sénans ralliés à la France libre gagnèrent l'Angleterre le 20 juin 1940 sur l'Ar Zénith, « la poste » de l'époque.

Une des blagues rituelles, quand la force 12 est atteinte, quand le Raz est infranchissable, consiste à dire « Tu te rends compte ! Le Continent a été isolé pendant trois jours... » Il piaule_aux_paimpolaisn'empêche : à Sein où ne travaille plus qu'un pêcheur, au bord de la retraite, où les petits jardins sont pour beaucoup en friche, où les femmes ont cessé depuis maints lustres de brûler goémon et laminaires pour en tirer des pains de soude, c'est le Continent qui ravitaille, et l'île qui reçoit, avec le mélange de gratitude et de rancune que ruminent ceux qui ont perdu leur autonomie mais n'ont pas abdiqué leur orgueil.

Seule voiture, la guimbarde de l'hôtel Ar Men transporte les bagages des clients. A quoi bon, d'ailleurs, s'embarrasser d'automobiles ? Il faudrait, à cette fin, posséder quelques routes. Et il n'en est qu'une, celle qui mène au grand phare. Route, d'ailleurs, est un mot présomptueux pour désigner un chemin cimenté. Mais tout est ainsi, sur l'île. Les routes sont des allées et les rues sont des venelles. La plus large, la rue Abbé Le Borgne, excède d'un mètre la plus étroite, la rue Saint-Guénolé, dont on dit qu'elle respecte l'espace nécessaire au roulage d'un tonneau. Le bourg, en son cœur, est un labyrinthe, nécessité de grignoter le moindre espace, le moindre fragment de sol, et aussi d'offrir au vent le moins d'emprise. On le traverse en cinq minutes, le bourg, mais on peut s'y perdre, confondre la rue Coq Hardi avec la rue Dumas Le Berge, et se demander, à la sortie, ce qu'on fabrique devant la poste, rue Fernand Crouton, poste sur laquelle n'est pas écrit « La Poste » mais « PTT », histoire de montrer que toutes les traditions ne sont pas perdues.

Sortant de l'Enez Sun, donc, et cherchant votre chemin, vous percevez aussitôt qu'il existe, à Sein, deux catégories d'individus. Les premiers, comme vous, portent à la force du poignet leur valise ou leur sac. Les autres sont munis d'une petite carriole à une ou deux roues. Le luxe. Et plus que cela, l'élément d'un code, un symbole d'appartenance. Ceux-là sont des « vrais ».

En insistant mais sans insister, vous apprendrez vite à repérer les signes distinctifs de l'îlien. Rien à voir avec la coiffe noire des femmes, telle qu'on la découvre dans les documentaires de Jean Epstein en 1930 et encore d'Alain Kaminker, le frère de Simone Signoret, disparu en mer lors d'un tournage en 1958 : semblable à celle de Plogoff, elle était jadis blanche mais une épidémie de choléra, fin 1885, causa 24 morts d'un coup, et la teignit en sombre. Non, les signes distinctifs de l'îlien ne sont pas l'aspect mais une intime conviction : celle que la qualité d'îlien ne s'acquiert pas. Vous pouvez acheter une maison sur l'île, vous pouvez vous y installer comme médecin ou hôtelier. Mais, quinze ans plus tard, et même trente, cela ne vous transformera pas en îlien. N'insistez pas.

Affinant un peu votre regard et votre ouïe, vous parviendrez à nuancer ces catégories premières, et à découvrir qu'elles sont trois, et non point deux : l'îlien, le touriste, et l'habitué. L'îlien est îlien par définition, parce que les autres îliens le reconnaissent pour tel, et parce qu'il se nomme Guilcher, Follic, Fouquet, Menou, Milliner, Porsmoguer ou Spinec. Le touriste est également touriste par définition, il ne fait que passer, il se déguise quelquefois en îlien, version Armor Lux, et il disparaît. L'habitué, lui, est d'une essence plus complexe. Sa qualité est le fruit de l'obstination. Il vient et revient. Elle est aussi le fruit de la complicité. Car les îliens, qui ont horreur d'avouer qu'ils ont besoin d'alliés, recherchent pourtant ces derniers, et les accueillent avec tendresse, récompensant fidèlement leur fidélité.

Le narrateur qui a séjourné sur l'île par très gros temps est tenté de sacrifier à l'emphase, de céder à « l'extrême ». La matière ne manque pas. La mort est autour. « Mon voisin, rapporte une Sénane, a perdu son fils et son mari en même temps. Mon oncle et trois de mes cousins sont aussi péris en mer. Le beau-père d'un de ces cousins a lui-même disparu. N'importe quelle famille te dirait la même chose. » Le temps n'est plus où la religion dominait la vie et le trépas, où le libre-penseur était un original, où chaque dimanche impliquait - pour les femmes, du moins - messe de communion, grand-messe, adoration, chapelet, vêpres et prière du soir. Où l'île entière extrayait la roche des grèves pour bâtir l'église Saint-Guénolé « à la grâce de Dieu et à la sueur du peuple », selon l'inscription qu'on y lit en latin. Le temps n'est plus où les prises de bec étaient fréquentes avec les pêcheurs paimpolais disputant aux locaux homards et crustacés. Le temps est devenu moins homogène, moins rude. Et la carte des assistances, grâce aux bénévoles de la SNSM - la Société nationale de sauvetage en mer - dont la liste des interventions, panneaux noirs et cadres orange, tapisse l'abri du canot, a remplacé celle des naufrages.

Reste que le vent souffle aussi fort, que la mer lève aussi haut, et que Serge, le gardien du grand phare, qui a connu - avant l'automatisation - Ar Men, les Pierres Noires, le Four ou la Vieille et qui touche ici son « bâton de maréchal », n'a fréquemment sous les yeux qu'un tohu-bohu d'écume. Pas besoin, en ces lieux, de forcer le trait et l'épithète, de rappeler que les arbres sont inexistants, les arbustes courbés, les murs des maisons parfois aveugles tant l'ennemi est agressif. Et que l'île même, qui n'est pas circulaire mais effilée, divisée, partagée entre Mordiou (la mer de droite) et Morkleiz (la mer de gauche), est un affleurement provisoire. « Nous ne sommes pas granit, nous autres, nous sommes galet, dit Joséphine, la présidente de la SNSM. Nous ne sommes qu'un serpent, une virgule sur l'eau. La nuit, j'entends rouler les pierres, là-dessous, je sens le creusement, je sens que ça ronge. Notre orgueil est lié à ce point d'interrogation. Nous avons mille ans devant nous, mais pas plus, nous vivons dans l'incertitude et, dès que le vent passe au sud en devenant méchant, il nous rappelle notre fragilité. L'hiver est chez nous le moment de vérité. »

Qui s'étonnera que les enterrements soient, sur l'île, un rendez-vous majeur, et que les hommes y chantent le Libera « de parade » avec une sorte de rage majestueuse qui tord les tripes ? Quiconque fréquente l'océan se sait mortel. A Sein, on le sait un peu plus clairement que les autres. En 1638, 1756, 1830, 1866, l'île a été envahie par les flots. Les pouvoirs publics ont recommandé l'évacuation générale mais les Sénans, malgré leur misère, ont refusé tout net. On a construit des digues. En 1924 et 1929, l'île fut coupée en deux. On a renforcé les digues. Elles tiennent, tant qu'elles tiennent. Mais l'immortalité, parlons d'autre chose.

Les îles ne sont pas des navires joliment ancrés. Ce sont des montagnes friables et taraudées. Aucune n'est plus arasée que Sein. Sur aucune, la rumeur de la mer n'est à ce point omniprésente - il arrive que des visiteurs s'enfuient, poursuivis par cette clameur incessante dont ils ne supportent plus la pérennité. La mer, on l'aime généralement bleue et sage, doux ornement de la rive. A Sein, même bleue, et elle l'est souvent, elle n'est pas sage pour autant, elle reste livrée à la puissance du flot et du jusant, aux halètements de la lune. « L'homme n'est pas fait pour vivre là » écrivit Renan, Breton de Tréguier, quand il découvrit, depuis la pointe du Raz, ce fragment de terre et de roche absolument paradoxal. Propos de bon sens apparent. Mais les Sénans, qui n'en manquent pas, aiment à se dire un peu fous.

On pourrait sans mentir continuer sur ce mode. On négligerait toutefois une évidence : Sein, à sa manière, est douce. D'abord, elle est « grande » parmi les îles. Vous n'en épuisez pas le contour. ile-de-sein_devant_chez_brunoElle n'est pas ronde, elle s'étire, elle se déchiquète, et vous n'êtes pas près d'en avoir fait le tour. Depuis le phare, qui est aussi le fournisseur de la commune en électricité et en eau potable (naguère, on y rechargeait les accus des postes de TSF), jusqu'aux « petits champs » dont l'accès est barré par le flot à marée haute, la route n'est pas seulement longue : elle est, au sens propre, « accidentée ». Ainsi sont les îles. Entre la côte au vent et la côte sous le vent, c'est un autre monde. Entre le rocher du sphinx (mini-pyramide que les indigènes baptisaient, en breton, « la pierre écumante ») et les grèves étales où le moindre morceau de bois flotté est marqué d'un caillou, signe qu'il appartient à son inventeur, c'est une autre rive. Les îles vous incitent à fouiner, à vous perdre dans leurs replis, à changer d'échelle, à sillonner les méandres de l'infiniment petit, et vous êtes fort étonné du temps qu'il y faut. Sur un point du moins, les îliens, divisés en clans rivaux, cimentés par mille querelles, sont unanimes : leur enfance est mémoire d'espace, de terrain dégagé, c'est la ville qui leur a paru bornée.

L'autre « douceur » que vous offre l'île, c'est l'hiver qu'on la perçoit bien, quand les quais sont déserts, quand les chiens, innombrables, sont maîtres des lieux et courent en liberté. Sein est « simple ». Non point à vivre. Pas de boucherie, pas de poissonnerie, pas de boulangerie, l'épicerie de Mariannick et le magasin GAM, quai des Paimpolais. A moins de tutoyer Jeannot, bosco de l'Enez Sun et pêcheur intrépide, il n'est guère facile de trouver un bar frais. Ce qui est simple, ce sont les maisons.

Les ethnologues ont longtemps cherché la « demeure typique » de l'île, celle qu'on pourrait transformer en écomusée. Mais ils ont fait chou blanc. Elle n'existe pas, la maison typique, chacun a bâti à sa guise et à la mesure de ses moyens, qui étaient maigres. Chacun peint en rose ou en vert sa façade, heurtant le conformisme des gardiens du bon goût (nous sommes en « parc naturel »). De l'individualisme, tant qu'on veut - sur ce chapitre, voyez Bruno, dont le café jaune flambe quai des Français libres. Bruno est collectionneur de boules neigeuses, chasseur d'ormeaux assidu, buveur de thé à toute heure, exquis compagnon de comptoir, et définitivement intransigeant quant à la teinte de ses murs, teinte qu'il a choisie après réflexion et qu'aucun décret n'altèrera.

Elles son têtues, les maisons de Sein, têtues comme Bruno. Mais elles n'ont pas l'arrogance des « propriétés » bréhatines, ni le chic des refuges de capitaine qu'on trouve sur l'île de Batz. Elles ne posent pas, le site est assez fort par lui-même, inutile d'en rajouter, et ce dépouillement tranquille est réconfortant, chaleureux. Comment imaginer que 1200 habitants se pressaient là, juste avant la guerre, que les quais étaient noirs non pas de touristes mais d'autochtones, les jours de fête, quand le curé bénissait la mer ? Trop de ruines, sans doute, mais une quiétude aussi, et une courtoisie attentive. Le touriste, en hiver du moins, est pris au sérieux. Il a fourni l'effort de traverser le Raz, de choisir pour destination la plus improbable. En retour, il n'est guère d'habitant qui ne le salue, paisiblement, dans les ruelles.

Et puis l'humour l'emporte. Contre la solitude et le suroît, l'antidote suprême reste la dérision - et l'autodérision. On rit beaucoup, à l'île de Sein, on rit et on rigole, on rigole et on s'esclaffe, on s'aime et on ne se rate pas, ça fuse léger ou acide. C'est à l'apéro que vous mesurerez combien l'île est chaude (l'apéro, sachez-le, couvre une plage de temps considérable, de 11 heures à 13 heures, de 18 à 20 : avec l'arrivée du bateau, c'est le carrefour universel). Installez-vous chez Brigitte, quai des Paimpolais. Ne bougez pas, au début, taisez-vous. Ne vous laissez pas intimider vague_sur_le_portpar les giclées d'écume qui battent la vitre, par-dessus le quai, ce n'est que la marée haute et du vent mal orienté. Écoutez la chronique du jour s'inventer à haute voix. Claudie, à ce jeu, est des plus pertinentes. Elle sait tout, Claudie, elle distribue les lettres, livre le fuel et le vin. Elle sait tout mais ne dit pas tout, rit juste où il faut rire. On croirait une îlienne, c'est une îlienne d'honneur. Et n'imaginez pas que le « bar Brigitte » est au bout du monde. Brigitte, la bonne hôtesse, dont le ragoût de homard est un mystère patrimonial, en connaît, du monde. Et quand elle aime, Brigitte, le monde vient à elle, tout simplement - Depardieu, Orsenna, Kersauzon, ses copains ne sont pas n'importe qui, comme tout le monde sur l'île de Sein.

On rit de grand cœur. Parce qu'on aime ça. Et parce qu'on n'est pas dupe. Les Sénans d'hiver, ceux qui habitent là par tous les temps, qui ne se contentent pas d'ouvrir les volets à Pâques et de les fermer à la Toussaint, les derniers des derniers savent compter. Ils sont 160, 13 sont morts l'an dernier, et un bébé sur l'île est l'espèce la plus protégée. Les jeunes font défaut. Et les très vieux, pour la plupart, sont contraints de finir leurs jours sur le Continent. L'équipage du canot de sauvetage, dont les prouesses (un mot qu'ils n'aiment pas) sont avérées, n'est guère certain de trouver des successeurs. Si des nouveaux venus souhaitent s'installer, impossible de louer, de se loger : les maisons appartiennent à des familles « exilées » qui reviennent aux vacances, ou bien sont vendues, trop cher, à des touristes amoureux de l'endroit. Les électeurs, en majorité, habitent au dehors. Le maire lui-même ne réside plus sur place. Ce sont les parents d'élèves qui logent les enseignants. Quand on s'est avisé, voilà deux décennies, de relever quatre ruines afin d'accueillir d'éventuels « immigrants », on a dénombré, pour l'une d'entre elles, 65 héritiers, dont l'un en Tanzanie.

Pourquoi s'est-elle donc vidée, Sein, en quarante ans ? Parce que les Sénans sont partis. Les pêcheurs, virtuoses de la palangre, du casier, du filet ou de la ligne, ont jugé plus rentable de s'en aller chaluter la coquille en baie de Saint-Brieuc ou à Port-en-Bessin. Un seul, François Spinec, s'est obstiné à conserver son métier d'art, à chasser le congre au milieu des cailloux. « La coquille, dit-il, ce n'est plus le charme de la mer, tu n'es plus le roi de rien, tu récoltes sans avoir semé. Je voulais poursuivre la pêche douce, celle qui respecte la ressource. Quand tu as ta ligne en main, tu l'écoutes. » Il va désarmer et vendre son bateau, la Patience, espérant trouver un acquéreur qui perpétue l'entreprise et le savoir.

Les femmes aussi sont parties. Les pêcheurs n'étaient plus là, ils se sont mariés à Erquy ou ailleurs. Elles en ont fait autant, elles ont filé vers le Continent. Et leurs enfants sont nés hors de l'île. Bien sûr, ils reviennent, dès que possible, passionnément. Mais le système est verrouillé, la spirale est enclenchée. Très peu ont récemment innové, telle l'équipe (où figurent deux Sénanes et leurs maris importés) qui a lancé l'hôtel Ar Men, bâtiment de haute mer, vue garantie, au point le plus étroit, sur le chemin du grand phare. L'un des quatre, Pierre Portais, ancien journaliste, a réveillé l'ancien journal îlien, et le Mouez Enez Sun est maintenant diffusé à plus de 500 exemplaires dans 56 départements français et 8 pays étrangers. Un succès, et un aveu.

« Moi, conclut François Spinec, j'ai longtemps défendu de manière assez farouche l'identité de l'île, entre nous. Aujourd'hui, je crois que nos meilleurs alliés sont des gens qui viennent de l'extérieur et qui l'aiment pour de bon. » On ne saurait être plus franc. L'avenir, songent les derniers des derniers, se jouera entre le flot des touristes et la flamme des habitués.

Pour Geo, novembre 2002