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La revanche de Shere Kan

Rudyard Kipling n'avait pas trente ans. Il vivait alors aux États-Unis et, de la jungle profonde où il plaçait l'action du chef d'oeuvre qu'il était en train d'écrire, il ignorait l'exacte nature. Il connaissait assurément l'Inde coloniale pour être né à Bombay, l'Angleterre victorienne pour y avoir grandi, Lahore (capitale du Penjab, aujourd'hui pakistanaise) pour y avoir décroché son premier job de journaliste. Et il connaissait Allahabad, cité nordique au confluent du Gange et de la rivière Yamuna, pour s'être enthousiasmé devant les photographies que son ami, le professeur Hill, y avait ramenées des forêts sauvages et des collines de la région centrale, entre le lit de la Narmadâ et celui de la Wainganga.

Mais cette jungle, en réalité, il ne l'avait jamais pénétrée. Il l'avait extraite de son imagination fumante, ornée de lois et de règles (Bagheera la panthère interdit au jeune Mowgli de fréquenter les singes, ces voyous sans principes), il l'avait conçue exotique et anthropomorphique. Et s'était vraisemblablement inspiré de la grande tradition des Panchatantra, recueils fort anciens - VIe siècle - de la littérature sanscrite où des animaux doués de parole, de sentiments et d'astuce politique miment la sagesse et la folie des hommes. Le talent avait fait le reste et cent douze ans plus tard, il nous emporte encore.

Jungle, au demeurant, est un drôle de mot, un mot piégé. Nous l'employons fréquemment, et à tort, pour désigner la forêt équatoriale où l'on progresse au coupe-coupe. Le monde de Tarzan, du pont de la rivière Kwai et de l'arche perdue. Nous l'appliquons au sous-bois africain, amazonien, caribéen, malaisien. Erreur fatale que Kipling, lui, n'avait pas commise. Jungle vient du hindi jangal, forêt, une forêt « ombrophile » et non point « hygrophile », une forêt tropicale bénéficiant d'une courte saison sèche. A défaut de l'avoir explorée, il l'avait judicieusement située en plein cœur du sous-continent, pile sur le tropique du Cancer, dans une région qui est devenue un État, le Madhya Pradesh, soit la « province centrale ». Les circuits touristiques le négligent ordinairement, cet État, les seules merveilles qu'il possède sont les jubilatoires sculptures érotiques de Khajuraho. Et sa grande ville, Bhopal, n'est hélas ! connue de nous que pour les 28 000 morts qu'y provoqua, en 1984, un déversement accidentel de gaz pesticide.

Je suis parti à la recherche de cette jungle réelle et imaginaire. « Sur les pas de Mowgli » dirait-on dans les dépliants colorés.

Comme souvent, en Inde, cela commence par un train. En l'occurrence le Gondwana Express. Toutetrain_bleu_inde_light ressemblance avec ce que le terme Express draine de vitesse, de ponctualité ou de luxe serait totalement fortuite. C'est un train bondé dont les wagons bleus cabossés et défraîchis semblent avoir essuyé la mitraille de bandits sans scrupule. Les vitres sont enduites d'un filtre jaune qui protège un peu du soleil et estompe le paysage. Mais les réservations sont informatisées, les billets mentionnent votre âge, et la déglingue générale n'empêche pas l'employé de vous fournir un drap presque immaculé. De Dehli à Jabalpur, comptez quinze heures, au bas mot. Puis louez une voiture, par exemple une Ambassador signée Hindustan Motors - version dernier cri, avec rideaux de dentelle, de la Morris Oxford 1948.

Cap au sud-est. Cent soixante dix kilomètres plus loin et six heures plus tard, vous atteignez, un brin moulu, le village de Khatia. Un village rustique, un village qui serait éminemment banal si trois panneaux ne vantaient le Mogli Resort, le Kipling Camp, et les Baghira Log Huts. Autant de bungalows assez sympathiques dont les plus confortables sont dotés d'une douche et de l'électricité : à l'heure idoine, le groupe électrogène commence à grogner en toussotant et un préposé allume, sous le ballon extérieur, le feu de bois qui tiédira votre eau. L'endroit est superbe et bucolique, la rivière scintillante, les éléphants, à la fin du jour, se frottent contre des rochers ronds et roses, et des singes blonds, la nuit, cavalent sur votre toit.

Mowgli, depuis 1955, habite une réserve : le parc national de Khana dont Khatia est un des trois points d'accès. Car la « jungle » s'est réduite à quatre vingt huit espaces protégés (moins de 4,7% de la surface du pays) où se mène une lutte âpre contre la déforestation et le braconnage. Grâce à Kipling, Khana est sans doute le plus célèbre, et l'un des plus vastes - près de 2000 Km2. La réglementation est très stricte. Ouverture au lever du jour mais interdiction absolue d'y manger (il faut même sortir à l'heure de midi) et de s'y aventurer la nuit. Défense de s'écarter des chemins ouverts aux jeeps. Défense de marcher. Défense de porter des vêtements aux couleurs voyantes. Défense de s'y introduire en solo : force est de quérir un véhicule ou un éléphant, et les services d'un guide, lequel est lui-même escorté d'un forestier rémunéré par le Parc. Long et tatillon péage : en Inde aussi, la bureaucratie démultipliée est pourvoyeuse d'emplois.

Quant à Mowgli, hormis les pancartes d'auberges, franchement, tout le monde s'en moque. Comme de Baloo, de Kaa ou de la mère louve. Ici, un seul être tient le haut de l'affiche et vole la vedette au petit d'homme. L'ennemi juré : Shere Kan. Le Madhya Pradesh abrite 22 % des tigres de la planète. Beaucoup en proportion, peu en chiffres nus. Voilà un siècle, ils étaient 100 000 de par le monde, dont 40 000 en Inde. A présent, on les estime à 5 ou 6000 (3700 sur le territoire indien). Malgré le Tiger Project instauré en 1973 et dont Khana est partie prenante, leur disparition complète est à craindre : le trafic des peaux, le marché chinois des aphrodisiaques alimentent un massacre permanent, jusque dans les parcs. Ce sont bien les « derniers tigres » qu'on aperçoit ici.

Difficile d'imaginer la passion que mettent les Indiens dans l'approche du fauve, la fièvre qui les saisit. Après cinq ou six jours de longue traque, très tôt le matin et tard le soir, le peuple des visiteurs (où les étrangers sont minoritaires) se scinde en deux camps inégaux : ceux qui « l'ont vu » et ceux qui « ne l'ont pas vu ». Les premiers quittent Khana comme on rentre d'un pèlerinage majeur, les autres sont épouvantablement déçus.

Leurs guides sont contraints d'afficher toutes les apparences du remords. Ils ont pourtant croisé le barasingha, le ravissant cerf tacheté des marais tout aussi rare que son prédateur, ou le dhole, chien sauvage (proche du loup) dont les bonds, dans les herbes, sont prodigieux de légèreté, ou encore le blackbuck, antilope bicolore aux immenses cornes torsadées. Et l'aigle à crête mangeur de serpents. Et le drongo bleu dont la queue se prolonge par des « rames ». Ce n'est pas assez. Ils veulent le tigre. A tout prix, à toute force. Ils veulent rencontrer le roi. Alors les forestiers, dès trois heures du matin, écument la jungle, repèrent un animal repu, et organisent une noria d'éléphants qui permettent de l'observer durant sa digestion. L'artifice est médiocre mais la photo est prise.

tigre_webJe l'ai vu. Éveillé et en mouvement. Pas tout de suite, pas le premier jour, loin s'en faut, ces choses-là ne viennent qu'avec le temps et la chance. Nous sommes partis fort avant l'aube. C'était en décembre (heureuse « fenêtre » : le Parc ferme de juillet à novembre, pendant la mousson où il est livré aux serpents, et en juin, les quarante degrés sont à craindre). Avant le lever du soleil, le froid était méchant, il fallait s'envelopper de châles et de couvertures - puis, au cours de la matinée, le strip tease s'accélérait jusqu'au t-shirt suant. Notre Maruti glissait entre les bosquets de sals, hauts arbres très droits dont la résine se mue en encens et le tronc en traverses de chemin de fer. Nous avons suivi un trio de chacals dorés qui couraient devant nous, une bonne demi-heure durant, sans s'affoler. Ensuite, à découvert, parmi les herbes et les bambous sauvages d'un plateau, nous avons croisé des cerfs, sambars ou chausinghas, des nilgauts, antilopes de la taille d'un cheval. Enfin, sous la voûte de banians (les grands ficus), nous avons repéré des traces. Rien que des traces.

Le guide et le conducteur, toutes les vingt minutes, stoppaient la jeep, coupaient le moteur, et se mettaient debout, parfaitement immobiles et silencieux - seules leurs narines remuaient. Jusqu'au soir, nous avons suivi mille fausses ou vraies pistes, sans aucune lassitude.

Près du crépuscule, alors que nous songions à quitter la forêt, à filer vers la sortie, mes compagnons se sont mis à se parler par gestes... Nous nous sommes arrêtés, muets, à l'écoute. Nous entrions dans l'attente comme à l'opéra, pendant l'ouverture. Des coqs rouges s'égaillaient, des alcyons s'envolaient. Surtout, au faîte des arbres, le guetteur donnait clairement l'alerte. Le guetteur était un langur, singe blanc au visage noir : à son signal, des familles entières passaient de branche en branche, emmenant les petits. Puis les daims ont traversé le chemin, par bonds pressés. Et deux sangliers. Les calaos, grands oiseaux bruyants au long bec courbe, se sont tus. Plus rien, tout à coup. Pendant longtemps. Et nous avons discerné sa silhouette qui filtrait entre les bambous. Il avançait comme un navire, il flottait sur la jungle, prédateur suprême, maître absolu de son territoire.

Il est sorti, complètement à découvert, quinze mètres devant nous, guère plus. Il prenait son temps. Il ne nous menaçait pas. Quand le tigre se prépare à attaquer, il se rend invisible, la proie ne l'aperçoit qu'une poignée de secondes avant de mourir, il est capable de tapir ses trois mètres et ses trois cents kilos dans soixante centimètres d'herbe. Je savais que les mangeurs d'hommes sont des animaux affaiblis pour qui la nuque des humains est une solution de repli facile. Cette tranquillité même était le garant de sa parfaite sauvagerie : les sambars ne manquaient guère alentour.

J'avais oublié, à cet instant, la jungle organisée, le timbre poste de jungle préservé au dernier quart d'heure, le rempart édifié, non pour que les animaux ne sortent pas, mais pour que les humains pénètrent le moins possible, avec un maximum d'égards. Je prenais en horreur les zoos exhibitionnistes et les montreurs d'ours. Et je songeais que Rudyard Kipling avait manqué le plus fragile, le plus royal des spectacles.

Pour Geo, septembre 2006