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Lettre de Kobé

Hier, c'était la fête des pêchers. Mais tout le monde s'en moque, des pêchers, dans ce wagon bourré dont trois occupants sur quatre se cramponnent, debout, aux mains courantes. Un wagon jardin_miyasage, comme le sont les wagons japonais des trains de banlieue, où chacun monte sagement après avoir fait la queue entre les flèches qui annoncent, sur le quai, les portes coulissantes. Un wagon du petit matin: beaucoup dorment contre l'épaule du voisin car la nuit fut trop courte, et d'autres feuillettent les périodiques ou les romans que des éditeurs ingénieux façonnent à l'aune d'une seule paume.

Jusqu'à Shin-Osaka, le paysage est normal. Les serres des maraîchers offrent de courts intermèdes vaguement champêtres dans l'amoncellement de cubes agglomérés entre montagne et mer. Longs et massifs, pointus ou dodus, surmontés d'une enseigne ou d'un practice de golf aérien: cet enchevêtrement obéit-il à une autre règle que la nécessité fiévreuse de grignoter l'espace? A un plan urbain, au projet d'un architecte? Il me semble que non, qu'on s'est entassé où c'était concevable, n'importe comment sinon dans n'importe quoi.

kobe_3Puis les signes sont là. Ce sont les maisons anciennes qui parlent les premières, ces trop rares maisons de bois aux toits concaves couverts d'épaisses tuiles d'un bleu violent et pur. Des bâches les­tées de sacs blancs les habillent, et la terre apparaît, la terre dont une couche sépare ordinairement la tuile de la charpente. Anomalie. Mais il faut un effort de l'oeil pour déceler une incli­naison suspecte, une bizarrerie dans les alignements.

Voici Ashiya, aux abords de Kobé. Cette fois, la brutalité s'étale. Les immeubles anciens ont tassé leur béton - le premier étage, écrabouillé, a carrément disparu entre les niveaux supérieurs et les fondations. Lézardes, brèches. Tout est possible. Les plus lourdes bâtisses ont adopté les grotesques postures des navires après l'échouage. Les pavillons préfabriqués ont basculé d'un seul tenant. Et les demeures traditionnelles ont explosé, dé­chirées, hachées. Le train stoppe. La ligne s'interrompt. Au-delà, des bus sont prévus, qui longent l'autoroute du Hanshin, la voie expresse surélevée dont les piliers ont ployé et que des verrins monstres, peu à peu, étayent provisoirement. La queue sage et grave se reforme, se disperse. Un nouveau tronçon de voie ferrée jusqu'à la station de Nada. Et ne reste plus qu'à marcher, patiem­ment, marcher vers Nagata, le carrefour du désastre.

La pire folie, dans les catastrophes, est que le malheur, à trois mètres près, sévit inégalement. Ce côté de la rue a l'allure d'une rue. Et l'autre n'a l'air de rien: un fracas d'enseignes, de vitres, de planches, de pierres. Le verre des lampes a fondu. La poussière le dispute à la cendre car les incendies ont cerné et noyé le quartier, un quartier populaire et commerçant prolongé, vers le port, par des ateliers, des petites fabriques dont les bulldozers arasent les vestiges. Ce sont les moins riches qui ont trinqué, fût-ce au royaume de l'infinie classe moyenne.

Un véhicule municipal clame par haut-parleur: « Méfiez-vous. N'acceptez pas les services d'un couvreur avant d'avoir obtenu un devis! »

La plupart des survivants, après avoir fouillé en quête d'ossements pour rendre aux défunts le culte qui leur est dû, ont accroché, çà ou là, un mot précisant leur destination de fortune. Le « petit peuple des décombres », comme l'a fraternellement baptisé Philippe Pons, correspondant dukobe_2 Monde à Tokyo, s'est égaillé tant bien que mal. Quelques-uns campent en lisière du no man's land calciné, piqué de chrysanthèmes et d'autels poignants, ou bien dans la cour des écoles dont les murs ont mieux résisté.

Fréquemment voilés d'un masque, ils parlent, ils ne demandent qu'à parler. « J'ai cru que c'était le crash d'un avion... » « Je n'ai rien entendu, rien, j'ai juste vu la commode s'envoler... » « La façade des voisins s'est effondrée. Il n'y avait plus que leur gamine, sur les gravats, qui appelait sa mère... » « Je me suis traînée. Je ne pouvais pas escalader les débris qui encombraient la rue. Ma fille et mon gendre m'ont crié qu'ils étaient saufs. Dix minutes plus tard, leur maison se cassait en deux... » « J'ai retrouvé le corps de ma cousine, couvert de boue, jeté en tas dans un gymnase. Je l'ai sorti de la pile, je l'ai lavé de mon mieux... »

Où est donc passé le Japon triomphant, le Japon des plus hautes technologies, le Japon infaillible, 15 % du PNB mondial, 60 % de celui des États-Unis, troisième puissance de la planète en 1968, tout juste un siècle après le début de l'ère Meiji, l'ère « des Lumières », et désormais seconde en attendant mieux? Où est passé le Japon maître de lui-même, sûr de son expertise, de sa cohésion? Le Japon qui certifie, à l'aéroport international du Kansai, construit sur une île artificielle au large d'Osaka, qu'il ouvre les portes d'un « New future », d'un nouvel avenir?

Où est-il donc passé, ce Japon arrogant, planifié, quand pleurent et protestent les simples gens de Nagata dont nul n'avait pressenti le chagrin et qui ont eu l'impression d'avoir été les laissés pour compte de l'Organisation toute-puissante? Le choeur est accablant. « On entendait tourner des hélicoptères, mais c'étaient ceux de la télévision... » « Les politiciens, les bureaucrates ont été nuls, comme d'habitude... » Le séisme de Kobé n'a pas seulement ébranlé des individus et des familles. Il a ébranlé la conscience collective. Même les yakusas, la mafia du pays, grands corrupteurs lors des passations de marchés, ont distribué soupe et couvertures, s'avouant ainsi en porte-à-faux.

Un autre Japon a repris le dessus dans les ruines. Le vieux Japon - qui endure mais ne se résigne pas - des quartiers, des voisinages, de la débrouille, du bénévolat. Le Japon des réseaux spontanés. Au beau milieu d'un campement, sous une tente Marabout, on a improvisé un bain collectif parce qu'on ne saurait renoncer au bain collectif pour cause de tragédie. Et j'entends encore cet épilogue d'une jeune femme: « Jusqu'à présent, mon principal souci était la réticence de ma fille devant la machine scolaire du pays, où la compétition est effarante. Je me rongeais parce que son intelligence n'était pas conforme au système. Maintenant, je me fiche qu'elle entre dans la meilleure université ou non. Ce que je voudrais, c'est qu'elle soit portée à la compassion, qu'elle n'oublie jamais cela... »

Le géant reste donc capable de trembler?

Sans aucun doute. Mais il faut au profane, pour deviner les secousses intimes, un nettoyage japon_tatamiénergique des clichés, poncifs, préjugés et allergies que ces îles singulières ont le don d'engendrer dans nos cervelles. La première fois que j'ai survolé la Sibérie jusqu'à la mer d'Okhotsk, mon bagage initial, malgré quelques lectures raffinées ou utilitaires, s'échelonnait de Mizoguchi au Pont de la rivière Kwaï. Sans étalon sérieux. Une espèce de patchwork de Japonais subtil, élégant et mélancolique, et d'impérialiste caporalisé, policé au sens flicard plutôt qu'au sens accompli. Quelques escapades transsibériennes plus tard, j'observe toujours, dans le propos d'amis français, un message brouillé analogue à celui qui m'habitait moi-même: fascination et hostilité, mélange des temps et des genres, de l'ancien et du nouveau.

Il est vrai qu'il y a de quoi se perdre, au Japon. D'autant qu'on n'y est jamais perdu. Malgré l'illettrisme auquel vous êtes condamné, malgré la langue qu'on vous coupe (au sud de Kyoto, l'anglais devient denrée rare), malgré le gigantisme des cités (Tokyo, avec ses 12 millions d'habitants, n'est pas une ville dont le « centre » serait identifiable mais un archipel de villes juxtaposées), vous ne risquez guère de vous fourvoyer. Des téléphones verts vous assiègent, des taxis noirs vous escortent, des employés galonnés doublent, à la gare ou dans le métro, les distributeurs automatiques (les « petits boulots », là-bas, n'ont pas été la rançon de l'électronique), et les grandes enseignes de Ginza, Matsuya ou Mitsukoshi, valent Harrod's à Londres ou Le Bon Marché à Paris. Et en tout lieu et à toute heure, quelqu'un vous accostera paisiblement et, si nécessaire, vous guidera jusqu'au terme. La courtoisie n'est pas un mythe, la sécurité non plus. On ne se marche guère sur les pieds, même aux heures de pointe. Rien à voir avec la foule chinoise qui vous écrase et vous emporte. Ni même avec celle du RER, au Châtelet, sur le coup de 18 heures.

On est perdu parce qu'on imaginait un Manhattan d'Asie. La cohue, la fébrilité, le tapage. Et qu'on est d'abord saisi par une sorte de bonhomie tranquille, plus dérangeante peut-être. Ce monde performant, conquérant, est un monde de venelles, de passages étroits, de ponts arqués, de lanternes, de bistrots, de millions de bistrots. On y est fou d'images, mais la télévision, chaque soir de novembre, guette le rougissement des érables, et en mars la floraison des cerisiers. Les banquiers de Marunouchi, non loin des toits verts du palais impérial, pédalent volontiers - sur les trottoirs, c'est l'habitude - pour quitter le bureau. Et à Shinjuku, la cité des jeux et des plaisirs, unejeu-japon.1290186155 banderole de l'administration fiscale rappelle aimablement l'échéance de leur terme aux passants et aux prostituées déguisées en infirmière ou en collégienne... L'« exotisme » japonais est d'abord fruit de la familiarité autant que de l'adversité, mais d'une familiarité détournée. « Mon dissemblable, mon frère », serai-je tenté d'écrire.

L'expression « s'enfoncer dans le pays » est ici pertinente, la témérité en moins. Nul besoin de parodier Stanley et Livingston. Quittez les artères de Tokyo, emplies de véhicules briqués avec un amour délirant, et pénétrez dans quelque ruelle adjacente. Vous voici au village, parmi les chats, sous l'incroyable entrelacs des fils électriques, dans un dédale de maisons basses. Où donc a disparu la mégalopole (et sa mairie de verre effectivement mégalo, dont la silhouette, paraît-il, emprunte à Notre-Dame de Paris)? La ville elle-même vous rappelle que le Japon urbain, avec ses terrains de base-ball sur les toits et ses pieuvres d'asphalte, n'est qu'une plaine étriquée où court le Shinkansen, le TGV national, une plaine où s'empilent les Japonais mais qui n'est point « le » Japon.

Rendez vous au temple, n'importe quel temple, shinto ou bouddhiste, ne soyez pas plus théologien japon_shinto_shrineque l'indigène. Les fidèles, autour de vous, ne sont pas si fidèles que cela. Ils bavardent, rient, achètent un grigri, sonnent le dieu qui passe (et sont parfois fort en peine de vous dire lequel). Lors des mariages, il n'est pas rare que la cérémonie se déroule en trois temps: shinto, bouddhiste et catholique, histoire de changer de costume et d'amplifier l'apparat. A l'évidence, des sectes vénérables sont vénérées, et d'autres naissent et croissent. Mais la religion populaire, l'emprise bouddhiste sur la mort, le « sacré profane » du shintoïsme, ne s'encombre pas d'eschatologie. « Au Japon, résume d'un trait Jean-Pierre Berthon, sociologue à l'École française d'Extrême-Orient, la religion, c'est le corps, le rite, l'assemblée. »

Bref, si vous abordez l'empire du soleil levant, évitez le solennel, le « forcément sublime ». Même en terre sacrée, même à Kyoto ou Nara, régalez-vous du pavillon d'or, et de celui d'argent, des portiques rouges de Fushimi Inari. Très tôt le matin, avant les touristes, grimpez au Kiyomizu et goûtez son « architecture de précipice ». Très tard, saluez l'extinction des dernières lanternes de Gion. Il n'empêche: non loin des jardins de pierre et des mille déesses de la compassion, une salle de Pachinko (deux cents flippers horizon­taux alignés en rangs compacts) flambe de néon dans l'effroyable ruissellement des billes d'acier. Et tout près, les lattes volontaire­ment disjointes de la demeure du shogun chantent au moindre pas dans le couloir des rossignols...

Si doctes et complexes soient-ils, cette religion, cet art fuient l'intimidation. Je me souviens d'un jardin conçu afin que la lune se reflète dans ses eaux lorsqu'elle est pleine. Chaque pierre, chaque île a été pensée avec une minutie extrême. Mais une lanterne, aussi loin que l'oeil porte, tire ce dernier vers la forêt sauvage. Les buissons ont été taillés pour se fondre dans la colline. Le jardinier s'est acharné à gommer l'artifice de sa création, à estomper la lisière entre son oeuvre et la nature - qu'il a, du coup, mise en scène. Rien n'est plus « évident » que ce travail, rien n'est plus discret, rien n'est plus « simple ». Comme sont simples, à force d'élégance, les objets quotidiens, les coupelles judicieusement disposées sur une table noire, le fusuma (cloison mobile), le shôji (fenêtre de papier). Ce monde-là ne frime pas, ni dans l'admirable ni dans le prosaïque. Arrivant de Paris, on s'étonnerait à moins.

On l'aura compris, je suis sur la voie de la « tatamisation » (le néologisme est dû aux francophones qui séjournent et s'attachent). J'aime les librairies bondées, les brocantes, les sushis à l'oursin, les cartes téléphoniques irisées, les love hotels en forme de Palais des mille et une nuits, de saloon ou de Tour Eiffel, refuge des couples trop à l'étroit chez eux, les filles à perruque rose des quartiers branchés et les dames trottinantes du troisième âge. J'aime le côté rigolard, bon vivant des Japonais, les longues tables d'hôte, le saké nouveau (qui est un vin, pas un alcool, nuance...). J'aime la fantaisie japonaise, cet au-delà de la convention.

ile_50pixelsJ'aime M. Suzuki, 76 ans, peintre magnifique qui refuse l'argent au pays de l'argent. Après avoir traversé la guerre tel le brave soldat Chveik (« On avait toujours, dit-il, la marque du talon d'un supérieur sur la joue... »), il a retrouvé sa bonne ville d'Aomori, tout au Nord, avant Hokkaido. Il peint, il ne cesse de peindre. Et il refuse d'exposer comme il convient. Ses oeuvres, il les dévoile, sitôt achevées, dans la vitrine de la pâtissière, du boucher. Il a transformé Aomori en galerie et distribue sa production. Il refuse d'être proclamé nigen kokuro, trésor vivant. Il refuse les rétrospectives. Il refuse de fonder une école mais enseigne, deux fois par semaine, à l'hôpital psychiatrique. Quand je lui demande s'il est bouddhiste et souverainement détaché, il sourit dans sa barbe: « Pas du tout. J'ai peur de la mort et je crée pour être vivant. »

Pierre Barouh (l'auteur de La bicyclette ou du Cabaret de la dernière chance adoptés par Montand), si franchement « tatamisé » qu'il a épousé une Japonaise, me glisse entre deux tanches grillées, une nuit: « Ce pays, on peut le manquer d'un rien, on peut le frôler comme une goutte sur la plume. »

Reste que le « tatamisé » n'est nullement contraint de sombrer dans la calembredaine, de chavirer dans la niaiserie complaisante qui est l'envers du préjugé: ainsi la très agréable sécurité dont chacun jouit est-elle le résultat d'un îlotage obsessionnel. Si la vie japonaise est douce au voyageur, elle l'est moins au Japonais. Le chauvisnisme, l'affirmation du « caractère unique » - tanitsu minzoku - de la « famille » nipponne fut la pierre angulaire des décennies d'expansion. Et la mystique du travail et de l'entreprise ont laminé la sphère privée.

« De peur de réveiller les morts, au lendemain de ce que les vieux, ici, appellent encore la défaite, les Japonais ont transféré leur nationalisme sur l'entreprise. Parce que nous n'avons pas entamé notre examen de conscience au sujet de la deuxième guerre mondiale, la chose politique s'est diluée, le facteur identitaire dominant est devenu l'appartenance à Toyota ou à Mitsubishi. Aujourd'hui, le chômage pointe et le yen est un fardeau, les jeunes patientent avant de trouver un emploi à la sortie de l'université, les femmes sont dissuadées de revendiquer leur place et leur qualification, l'entreprise devient mauvaise mère et rassure de moins en moins. »

L'homme qui s'exprime aussi hardiment est un ancien de Waseda, l'une des plus prestigieuses universités privées, l'équivalent, en France, d'une très grande école. Mais cet homme-là s'est évadé, a bifurqué: au lieu d'endosser le costume trois pièces, il a ouvert un restaurant convivial dans le quartier des imprimeurs, à Tokyo. « Je sers du bon vin, dit-il malicieusement, du bon saké authentique. Je le sers, le soir, aux amis qui passent. Je montre qu'il est possible de sortir des rails. Et je n'ai pas moins qu'un autre le sentiment de défendre la singularité japonaise. Celle qui est réellement défendable. »

Les échos qui me sont parvenus de la vie d'entreprise, fût-ce chez les cadres, m'ont donné le désir, toutes affaires cessantes, de relire Le droit à la paresse. « Nous sommes soixante dans une sorte de hangar, conte un haut responsable dans un organisme de pointe. Soixante, constamment sous le regard les uns des autres. Nous signons en entrant le matin, ce qui est une manière de pointer. Les accoudoirs de ma chaise font des jaloux car un signe aussi distinctif devrait être le propre d'un chef de division-adjoint. L'intérêt, c'est que chacun, une fois désigné, gère vraiment le dossier qui lui a été confié. L'enfer, c'est qu'après 9 heures du soir, un tiers des effectifs sont encore présents. Nous ne prenons pas nos vacances. Nous visitons l'Europe, si j'ose dire, en quatre jours à la queue leu-leu. Cannon, l'an dernier, a fait sensation en accordant 16 jours de congé, l'été, à ses employés. »

Bien sûr, des correctifs s'imposent. Le travail, au Japon, est « extensif ». On prend son temps, on boit le thé, on papote, les bouteilles de bière sortent à la nuit tombée. Mais qu'advient-il de ces couples dont le mari ne connaît plus l'épouse et n'entrevoit les enfants que le dimanche? Peut-on survivre, quand aux journées interminables s'ajoutent deux heures de transport, quand on se partage, à la maison, 25 m2 par tête (30 en France, 60 aux États-Unis), quand un appartement de 100 m2, à Tokyo, coûte l'équivalent de 6 millions de Francs? Que deviennent la tendresse et le plaisir lorsque les compagnons d'atelier ou de bureau sont les plus proches des proches?

Cela bougera par les femmes. Elles s'organisent, entre elles, une existence de moins en moins monotone, plus ouverte, plus cultivée. Brillantes dans leurs études, elles ne supporteront plus longtemps d'être aiguillées vers des cycles universitaires courts où l'on cherche un mari, ni de quitter le travail au premier enfant, ni de laisser dépérir les rapports sexuels cette tâche accomplie. Elles ne supporteront pas indéfiniment que le lobby des médecins leur refuse la contraception parce que l'avortement est un marché plus rentable. Les hommes eux-mêmes en conviennent: les « nouvelles femmes », dont on répétait en blaguant amèrement qu'elles avaient le saké et le sexe triste, secoueront le Japon comme aucun séisme ne l'a secoué. C'est l'affaire d'une génération.

Deux images, pour conclure.

Hiroshima, tout juste cinquante ans après, une ville aérée, prospère; le parc mémorial de la paix, le dôme métallique étrangement debout à l'endroit où la bombe a explosé; et puis cette photographie d'une pierre où transparaît la silhouette d'un homme soufflé, dont rien n'a subsisté sauf ce négatif, cette absence. Et encore les écoliers qui défilent, coiffés de casquettes jaunes ou vertes, une couleur par classe, heureux d'échapper aux cours.

miyajima.3182301_stdA 15 kilomètres de là, l'île douce et quasi tropicale de Miyajima, le Mont-Saint-Michel japonais, avec son sanctuaire rouge sur pilotis du VIème siècle, son Tori grandiose, planté dans la mer, ses daims en liberté, et les pentes touffues de sa montagne dont la végétation ne s'arrête qu'au flot. Le dernier soir où j'ai dormi à Miyajima (la servante voulait m'épouser parce que j'étais le premier homme qu'elle ait surpris cirant lui-même ses chaussures), je me rappelle qu'un vieillard très digne circulait à bicyclette, le long du rivage ponctué de lanternes suaves. D'une main, il tenait son guidon. De l'autre, son téléphone cellulaire.

L'ancien, le nouveau s'entremêlent, en toute ambiguïté. Hiroshima commémore le massacre mais permet aussi à une nation coupable de se penser victime, et d'expurger ses manuels scolaires. Miyajima incarne un monde éternel, une exception définitive dont la modernité est le premier atout. Seuls les morts ne tremblent pas.

Pour Geo, février 1995


en touriste à Miyajima : http://fr.youtube.com/watch?v=tjCk62JDD0c&mode=related&search=