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Paradoxes de la navigation

jumellesRévérence parler, Baudelaire nous la baille un peu courte. Homme libre, etc., etc., mélange de vibrato romantique devant l'infiniment ouvert et de jansénisme astringent face au désert de l'estran, très bien. Mais l'engouement pour la mer, mouliné par MM. Lagarde & Michard, se dégrade vite en poncifs demi-sel, moules frites à volonté, sponsors top chrono, et parasols taxés sur la plage de Cannes dont le sable blond s'épand à la pelleteuse.

En France, où les côtes sont longues et belles et la culture maritime courte et médiocre, on adore l'océan, on le perçoit comme un ornement du rivage, comme la bordure gracieuse d'une allée, comme le « plus » qui vaut à la « chambre avec vue » son supplément quotidien « en saison ». On vend, un peu partout, des petits phares peints en bleu, des petits bateaux en bouteille made in Taiwan, et des cirés pur Gore-Tex qui vous transforment en aventurier. Aire de glisse, terrain d'exploits médiatisés, piscine géante, aquarium coloré, la mer est distrayante et nourricière, décorative et « tonique ». Peu songent, en revanche, que c'est elle qui dessine la terre, et non l'inverse, que ce dessin est provisoire, mobile. Que la mer unit et la terre divise. Bref, qu'elle seule fait le tour du monde.

La navigation est un encore plus grand mystère. Non parce qu'elle se complexifie - pour deux cents Euros, aujourd'hui, vous obtenez en vingt secondes un point plus précis que jamais n'en rêvèrent Colomb, Magellan, Lapérouse ou Erik Le Rouge - mais, c'est le cas de le dire, par nature.

Car de vague en vague, on court de paradoxe en paradoxe. Et celui-ci, pour commencer : naviguer, c'est s'enfermer dehors. L'essentiel s'apprend, en mer - la route, le cap, le calcul de la dérive ou de la hauteur d'eau sous la quille, les signes avant-coureurs du malaise, quand l'estomac et l'oreille interne se détraquent, la lecture des cartes, la déclinaison et la déviation, les cirrus et les stratus. Ce qu'il est impossible d'enseigner, toutefois, de transmettre, c'est que la clôture est source de liberté.

Comme tout vrai voyage, le voyage maritime implique une bonne dose d'ennui, composante inévitable et fertile du déplacement, de l'imprévu, de l'inconnu, de l'inexpérience du regard et de la fluidité des heures. Mais il ne s'agit pas de cela, il s'agit de la sensation d'étouffement que certains ne peuvent réprimer et que d'autres ignorent. Cette frontière-là est absolue, probablement infranchissable. Et mystérieuse. J'ai des amis bretons, nés « avec vue », qui suffoquent d'impatience à bord, et des amis allemands, continentaux s'il en est, qui respirent mieux dès l'appareillage.

Naviguer, c'est aussi faire de la peur une alliée. Qui a peur de tout, en mer, n'est sûrement pas unkron__laube_lignt marin aguerri. Mais qui n'a peur de rien n'est sûrement pas un marin. Naviguer, c'est promener sa peur, l'éduquer, l'instruire, l'étalonner, la transformer en complice, en radar, en alarme. Un bon équipage est un équipage qui a peur de la même chose, avec la même intensité, au même moment. Et qui n'a donc pas peur d'avoir peur puisque cette peur est nécessaire et partagée. Incidemment, un marin est une femme ou un homme qui ne saurait oublier sa condition mortelle, transférer à des hommes en blanc ou à des véhicules dotés de gyrophares le soin d'escamoter cette pensée importune.

Elle est en mer opportune. A condition qu'on nous délivre, et qu'on se délivre soi-même, du pathos éculé, des couplets de Botrel, et de la commisération automatique pour le pauvre pêcheur qui n'est pas toujours pauvre. Si les armateurs de goélettes, naguère, avaient été moins cyniques et pingres, les traqueurs de morue se seraient moins noyés. Et si les armateurs de cargos, actuellement, n'imitaient pas ces devanciers, neuf fois sur dix, l'Abeille Flandre resterait à quai plutôt que de filer à la rescousse de Coréens embarqués pour 25 dollars le mois.

Il n'est pas plus dangereux de naviguer que de rouler à moto sur le périphérique. Mais il est sage, dans les deux cas, d'avoir peur. Orange a remporté le trophée Jules Verne. Bravo. Kersauzon, lui, peut se targuer d'une autre victoire : en pleine course lointaine, alors qu'une partie des siens était tentée de jouer à qui perd gagne, il a jugé son avarie trop grave, mis le cap sur Brest, et ramené entiers les hommes et le bateau. Kersauzon le macho n'a pas agi différemment du modeste capitaine Mac Whirr, cher à Conrad qui savait ce qu'ouragan veut dire et conservait toujours, à la manière des marins, un superlatif en réserve. Bravo.

Le paradoxe suprême, à mes yeux, est celui-ci : si l'on navigue, on découvre que partir et revenir, finalement, c'est pareil. L'école de l'abandon. Partir en mer, au large, n'est pas décoller et se retrouver, un quart d'heure plus tard, à quinze mille pieds, dominant l'espace. Ni s'enfourner sur l'autoroute, ce non-lieu. C'est accepter de voir et de vivre le délitement du monde, falaises muées en lignes, caps en plaines, plaines en rien. C'est anticiper l'érosion du solide, du granit, du stable, de « l'éternel ». C'est échapper à la poésie du sol. C'est être contraint de songer que les îles ne sont pas des vaisseaux à l'ancre mais des montagnes forées, condamnées à terme. Et que tous les continents sont des îles, question d'échelle et de temps.

Le retour n'est pas plus assuré. Rien de plus troublant que de vérifier, pas à pas, la fragilité des repères les plus connus. Combien de fois ai-je confondu, dans « mon coin » dont les cailloux me sont plus que familiers, un rocher et un autre, un amer et un autre, et, je l'avoue, un phare et un autre ? Petit à petit, cela s'organise, se réorganise, cela trouve sa place, son ordre. Mais cet ordre a été dérangé, jamais plus on ne croira naïvement qu'il est immuable, qu'on le possède, que les cartes sont distribuées de toute éternité. Naviguer, en trois mots, c'est apprendre à partir.

shipwreckPeut-être le lecteur sera-t-il tenté de déceler ici je ne sais quelle morosité auto-flagellatrice, quelque vertige noir et palpitant au seuil de l'abîme. Pas du tout. L'abime existe, sans doute. La mer a du fond et ce fond est souvent insondable, elle est peuplée de monstres obscurs, agitée de forces inouïes. Mais justement, la science de cette obscurité ne rend que plus joyeux le plaisir de flotter, de vivre là-dessus, de réussir à négocier un compromis acceptable, d'emprunter au vent un peu de sa force invisible. Ça secoue, c'est inconfortable, humide, lent. Mais on est vivant, même là-dessus, vivant et léger. Et seuls les ignorants, ou ceux qui n'ont pas eu la chance de barrer jusqu'à l'aube, croient que les nuits sont noires.

HH pour Le Monde, 14 mai 2002.