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Le rivage des mots

sarkÉcrire, c'est s'exercer à partir. Non pas mettre de la distance entre un point et un autre. Moins encore « s'évader » vers un horizon postulé magique, rempart contre les peurs d'ici qu'on s'en irait enfouir dans les sables du lointain. J'aime les récits de voyage et les contes aventureux en ce qu'ils avivent chez le lecteur le sens de l'ingouvernable, de la contingence, de la coïncidence, de l'imprévu. Ils disent qu'on ne sait pas : on ne sait pas d'où soufflera le vent, on ne sait pas si la vague sera dorée ou perverse, on ne sait pas si l'on aura peur, si l'on sera dévoré ou ravi. On sait seulement, ou l'on devine, que chez Calypso, il serait imprudent de s'installer. Les ports ou les oasis ont forcément le goût du provisoire.

Partir, partir pour de bon, ce n'est pas baisser le rideau et passer à la suite. C'est découvrir ou vérifier qu'on n'est pas maître du territoire qu'on abandonne, qu'en fin de compte, on n'emmène rien, on ne possède rien. Les aéroports sont un remède souverain contre le départ : c'est à l'arrivée qu'on commence à partir, qu'on se défait de la familiarité, de l'habitude, des acquis pavloviens, de ce que l'on nomme, avec toute la mauvaise foi possible, le « naturel ». Il faut partir à pied pour mesurer l'étirement de l'univers. Il faut partir en mer pour s'apercevoir que la côte dont on s'imaginait connaître chaque caillou, chaque repli, se délite et devient inconnue. Les promontoires s'effritent, les repères se noient. On est vraiment ailleurs, on s'inscrit dans une cohérence qui est autre. On a « pris le large » (contrairement à l'idée reçue, ce moment où la terre se dilue n'a rien d'angoissant : la proximité de la côte, avec ses dents rocheuses, avec ses signaux imprécis, est alarmante ; le large, lui, offre son harmonie propre, on a de l'eau à courir, pour longtemps).

Pendant des siècles, les hommes se sont écartés du rivage autant qu'ils le pouvaient. Ils y abandonnaient ceux de leurs congénères que l'injustice et la malédiction avaient plantés là. Notre intérêt pour cette frange troublante, sans frontière établie, pour ce domaine de l'étrange et du monstre, n'a guère plus de deux siècles. Nous nous hasardons à regarder le large sans nécessité militaire ni marchande. Comme quoi l'histoire, parfois, progresse.

Écrire, c'est s'approcher du rivage, d'un rivage, quel qu'il soit. C'est accepter ou envisager l'existence de Polyphème. Il n'est pas besoin d'être cap-hornier pour expérimenter cela (pas plus qu'il n'est besoin de partir loin pour partir). Jean Giono, terrien s'il en est, se repaissait des Instructions nautiques. Mais il est nécessaire de savoir qu'il n'est pas de centre du monde, que des mondes inépuisables, dont nous n'avons pas idée, nous frôlent et nous échappent. Et qu'il n'est pas illicite, même si l'esprit en est dérangé, importuné, d'y songer avec des mots.

HH - Novembre 2006