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J'écris parce que ça me fait jouir

mm_19Les écrivains, d'ordinaire, ne parlent guère de leur travail. Ils parlent d'esthétique, ils évoquent les influences reçues, leurs sources d'inspiration. Mais ils répugnent à se présenter comme des producteurs, des travailleurs. Nous gardons, en France, une image très XIXè Siècle de l'artiste éthéré que les contingences de la vie n'atteignent pas (bien que la rançon du génie soit l'alcool, la tuberculose, le suicide ou la dèche). J'ai essayé, dans Le Vent du plaisir, de rompre ce silence pour ce qui me concerne et d'exposer comment "ça se passe", tout prosaïquement.



Du terrassement, ou de l’arrachage des mauvaises herbes, l’écriture présente, au premier regard, le caractère fastidieux, répétitif, buté, suprêmement monotone. Ça recommence, indéfiniment. Pire : tu es fort en peine d’évaluer le chemin parcouru. Un texte, ce n’est pas un puzzle dont trois mille deux cent quatorze pièces, sur douze mille, on été assemblées, offrant une première image, fragmentaire mais immédiatement déchiffrable. Ce n’est pas une tapisserie au petit point, dont l’avancement est d’une lenteur extrême, mais remingtonpatent, acquis. Quand tu te retournes en arrière, tu es incapable de mesurer ce qui est accompli et ce qui reste à accomplir, ni de formuler une quelconque expertise, sinon brouillée, approximative, de ce que tu as abattu – en ce sens, le terrassier est mieux loti. Et le comble, lorsque tu as, sur la page que tu décides dernière, inscrit le mot fin, c’est que tu es envahi non par le soulagement de la tâche achevée, mais par un doute général, une espèce d’écœurement, une envie de repousser l’ensemble. Il est sage de laisser reposer avant d’ouvrir, sous peine de malaise et de retouches saugrenues. Quelques jours, à tout le moins, sont nécessaires pour découvrir ce que tu as façonné, et le jauger, et décréter que c’est ton travail. Le chœur des séraphins se tait. La muse est en grève. Te voici tout seul devant ta tranchée béante, inspectant la fosse, évacuant les derniers gravats, ponçant ici ou là, un peu effaré, pas encore certain que, cette fois, c’est assez pioché.

Bref, écrire, c’est du travail. Un travail qui s’insinue jusqu’au tréfonds de la moelle, auquel tu penses quand tu penses à autre chose, dont les hésitations se dissolvent mystérieusement la nuit, durant ton sommeil : tu ouvres l’œil et tu t’aperçois qu’en dormant, tu as travaillé, trouvé un enchaînement. Et tu te demandes s’il est légitime, normal, acceptable par toi-même et par ton entourage, qu’un travail envahisse ta vie au point de devenir ta vie. Tu es victime d’une tyrannie, mais le tyran, tu le connais par cœur : c’est toi. D’ailleurs, lorsque tu prends de bonnes résolutions, consacrant un dimanche à marcher sur le sable, humant le varech salé, jouant avec les enfants, tu perds pied. La veille, déjà, ton cerveau a commencé de rompre l’obsession, de s’accorder des balzacexcursions, inconsciemment, sans te demander ton avis, alors que tu te crois attelé à la tâche – c’est quand tu comptes les feuillets du jour que tu découvres l’escroquerie. Et le lundi, le surlendemain, après la pause hygiénique, tu imagines avoir fait le plein d’énergie, tu te sens dispos pour expulser ta ration de feuillets (le feuillet de quinze cents signes, on l’aura compris, a remplacé, désormais, tout autre instrument de mesure) avec un appétit redoublé, mais tu t’effondres, tu piétines, ton cerveau a pris l’air, il s’est échappé, il renâcle devant la tranchée, il refuse d’admettre que ce rectangle imbécile est le champ intégral de son activité. Et tu as gâché trois jours pour le prix d’un.

Tu écris contre la montre, mais ta montre dit n’importe quoi. Les aiguilles progressent, ce temps n’estdumas plus tien. La matinée dure une heure, environ. Tu relis le texte de la veille, tu rectifies, tu récites, tu enchaînes, tu avales ce que tu penses être le petit-déjeuner, et tu es étonné soudain que la montre fantasque affiche quatorze heures. Tu commences à produire, ligne par ligne, tu as l’impression, subitement, que le temps se dilate. Mais tu connais des blancs, des silences imprévisibles, et tu as assez d’expérience pour savoir qu’on ne lutte pas contre un blanc : la cervelle ordonne, elle dispose. Alors tu t’occupes, en attendant la fin du blanc. Suivant les crus, suivant les livres, mon gestionnaire de blancs a employé des ruses successives pour meubler le temps mort. Je me souviens de l’année Word : j’explorais toutes les fonctions de mon traitement de texte, surtout celles dont je n’aurai jamais l’usage, et elles sont légion. Je me souviens de l’année Jezz Ball : le jeu consiste à enfermer des petites balles diaboliques dans des carrés gris – j’ai atteint le score de deux cent soixante treize mille six cents points, ce qui n’est pas donné à tout le monde (j’ai failli dédier l’ouvrage à Dima Pavlovsky, qui a conçu le jeu si j’en crois la rubrique Help, et dont mes amis se seraient demandé quelle brûlante liaison je cachais avec elle voire avec lui). Je me souviens de l’année Flight Simulator : profitant d’un blanc, je décollais de Hong Kong, poussais les gaz à fond, montais à trente trois mille pieds, puis, là-haut, réduisais les gaz et branchais le pilote automatique ; au blanc d’après, si les vents d’altitude n’étaient pas traversiers, je survolais Lhassa. Je me souviens de l’année Dame de pique, et des ricanements que suscitait en moi la routine stupide du logiciel, gardant à tout coup l’as de cœur pour latterissagee dernier pli, l’empoté. J’aimerais qu’à l’improviste, MM. Lagarde & Michard, échappés du paradis où ils doivent abreuver les élus de quatrains et tercets, pénètrent dans mon bureau, me surprennent en plein blanc, faisant joujou, et j’aimerais lire leurs conclusions à ce propos. Au sortir du blanc, dont la durée est parfaitement incertaine, tu bénéficies d’un providentiel effet d’accélération. Tes doigts claquent sur les touches, ça paraît facile, ça sort on ne sait d’où. Passé cinq heures, et jusqu’à la nuit, à deux ou trois mini blancs près, la vraie journée commence, tu déverses le message compressé, rangé à ton insu dans un coin de tes circonvolutions cérébrales, et il s’étale sur l’écran, propulsé comme un trait d’arbalète par la rétention antérieure. Tu as fini pour aujourd’hui, tu es mûr pour le journal télévisé, tu éviteras les films intelligents, les livres de qualité, tu es devenu légume, non parce que ton cerveau est débranché, mais parce qu’il s’affaire, en douce, tandis que la bête s’effondre.
Et à demain.

Lorsque je travaillais sur le remorqueur Abeille Flandre, où je retourne souvent avec le même plaisir, chaleur de l’amitié et beauté de la tempête, j’avais un alibi impeccable : j’étais en mer, je dormais au milieu du Fromveur, passage furieux sous le vent d’Ouessant, j’ignorais quand je reviendrais, quand le noroît mollirait, quand les navires égarés retrouveraient la raison. Le confort. Nul, en ces circonstances, ne me reprochait mon éloignement et mes incertitudes. Je prenais des rendez-vous sous réserve que le gros temps soit inférieur à force huit, et mes interlocuteurs acquiesçaient. Quand tu écris, à domicile, près de ton téléphone, de ton fax, de ton e mail, manifestement accessible, quand tu bascules dans cette alternance de blancs et de déliés, comment expliquer qu’une heure d’interruption, c’est une journée perdue ? Que trois coups de fil rapides se paient en Jezz Ball, Flight Simulator, Dame de pique et autres thérapies infantiles ? Comment justifier cette névrose ? Tu ne vas pas quand même pas jouer à l’écrivain… Tu t’excuses, tu composes, tu joues le rabat-joie, le week-end, chez les amis, parce que tu souhaites te coucher tôt, parce que tu n’es pas débranché. Tu crains de passer pour légèrement paranoïaque, ou pompeux, et tu le deviens à l’occasion.

Ce disant, je ne geins pas, je ne me plains pas, je ne suis en quête d’aucune compassion. J’essaie d’être prosaïque, de ramener ces choses à leurs justes conditions de température et de pression. Et j’entends soutenir, avec plus de force encore, que creuser une tranchée est mon souverain plaisir, celui que j’ai cherché, voulu, cultivé, et que j’entretiens, et que j’espère éprouver jusqu’à ma mort. Nul masochisme là-dedans, nulle chicane. Ma servitude est radicalement volontaire. Je ne suis jamais aussi libre que lorsque j’écris : ce temps volé est celui où les contraintes endurées se muent en luxe des luxes.

open_officeJe m’explique. La félicité de l’exercice tient d’abord à son extrême simplicité technologique. Écrire, c’est tracer des signes avec l’assurance que ces signes seront reproduits et transmis tels quels. Le cinéaste est un architecte. Le dramaturge a besoin d’un metteur en scène, de comédiens (et ce peut être un plaisir, sans aucun doute, que ces talents associés). Mais l’auteur d’un livre est le plus dégagé des hommes : s’il est trahi, c’est d’abord par lui-même. Il lui faut un éditeur, des libraires, pour que son travail atteigne le public. Dans le travail, il ne lui faut que du temps et de l’encre. Léger comme le marcheur. Autonome comme le voilier en pleine mer, auquel ne manquent ni pétrole, ni électricité, rien d’autre que le vent. Paradoxalement, l’âge de la communication, le nôtre, multiplie les intermédiaires. De ce point de vue, le livre est plaisamment archaïque. Je suis heureux qu’une bibliothèque entière puisse tenir sur un disque dur. Mais je ne doute pas, non plus, que le geste de tourner une page perdurera. Parce que c’est le plus rudimentaire.

Ensuite et surtout, écrire, c’est être traversé. Tu sais ce que tu veux dire, tu t’en es formé unecrivain_allocin image précise, tu as longuement ruminé ton projet, bâti une charpente. Tu en as parlé à ton éditeur, à tes femmes de confiance. Tu as même pris des notes, rédigé un synopsis. Et puis tu saisis ta pioche, et tu assistes à la naissance de ton discours. Pas une phrase, pas une seule, ne sort de manière attendue. Au moment précis où tu t’apprêtes à la tourner, cela dérape, une association d’idées surgit, tu te croyais triste et tu souris, tu te croyais gai et tu pleures, tu la voulais courte et elle rebondit, tu la voulais ample et elle s’interrompt. On t’a volé ta langue, la langue est plus forte que la tienne, elle ne cesse de t’entraîner à la dérive, de t’offrir des raccourcis, des détours. Grosso modo, tu écris ce que tu veux. Mais ce que tu veux, quand tu écris, est soumis à une bataille d’amendements. Tu écris, donc tu ne transcris pas, tu n’es point le copiste de ton texte, il te déborde et tu puises dans ce débordement la sensation d’une richesse inespérée. La muse n’est pas une jolie dame aux seins voilés de tulle rose. La muse, c’est la belle et la bête à la fois, griffue, poilue, puant le soufre sauvage, mais encore excitante, drôle, nue et nacrée. Quelquefois tu es vide. Et quelquefois, les blancs que tu as investis te sont payés en or, et tu te demandes d’où ça tombe, ce profit, de quelle corbeille, de quel Nasdaq, de quel Cac 40. Et tu empoches fiévreusement, comme un voleur, ces dividendes obscurs.

 La simplicité de l’acte, évoquée ci-dessus, te donne au départ l’illusion de la toute-puissance. Écrivant, tu as la puissance, assurément, mais tu n’as pas le pouvoir, tu n’as pas l’absolue maîtrise, sinon dans un deuxième temps, revenant sur ce qui est sorti, ce qui a parlé sous ta plume. Rien de frustrant dans ce décalage, mais un étonnement constant, un étonnement si vif que l’apparente monotonie de tes jours s’évapore : tu n’es pas seulement étonné, tu es surpris, tu vas de surprise en surprise, et tu découvres, bribe après bribe, ce que tu avais dans le ventre, et que tu ne connaissais pas, ou pas clairement. C’est bien toi qui t’exprimes, tu n’as jamais été aussi proche de l’adéquation avec toi-même, mais l’écriture est oblique, elle ne file pas droit, elle n’est pas une pure et simple production, pas plus que l’existence même.

J’écris parce ça me fait jouir, cette surprise, cette impression de partir et revenir en même temps.

L’écriture est une jouissance, non parce qu’elle est aisée, suave, décorative, gratifiante, pittoresque. L’écriture est une jouissance parce qu’elle est mystérieuse comme le plaisir, imprévue comme le plaisir, douée de sens comme le plaisir, solitaire et partagée comme le plaisir, reçue et donnée comme le plaisir, et qu’elle renaît comme le plaisir, ni transparente à elle-même ni étrangère à elle-même. Comme le plaisir. Tu doutes avant d’écrire. Tu as peur que ton plaisir n’atteigne pas l’autre, le lecteur. Tu doutes après, quand tu passes en jugement, et même si le jugement ne se passe pas trop mal, tu n’es pas sûr que le plaisir échangé a puisé aux mêmes sources, tu ne le sauras jamais. Mais pendant que tu écris, non, franchement, tu ne doutes pas, tu n’en as point le loisir. Une dame disait à un de mes amis qu’elle doute de tout, et constamment. Puis elle s’est reprise : sauf quand je jouis, a-t-elle ajouté. Voilà qui résumerait l’écriture. Sauf que l’écriture, c’est long.

vent_plaisir_poche(Extrait de Le Vent du plaisir, Éditions du Seuil, 2001)